Pre­mier long-métrage de Jean-Marie Vil­leneuve après une série de courts auto­pro­duits, Tout est faux n’est pas sans rap­pel­er un autre film qui avait créé l’événement en 2011, Dono­ma de Djinn Car­ré­nard, lui aus­si entière­ment pro­duit pour une somme mod­ique. Doté d’un bud­get défini­tif de 2000 euros, Tout est faux est de ces œuvres qui n’existent que grâce à l’enthousiasme forcené d’un réal­isa­teur qui ne compte plus sur les aides à l’écriture ou les avances sur recettes pour men­er à bien son pro­jet. Sachant que l’objectif reste en défini­tive de ne pas ramen­er la force de la propo­si­tion à la lim­ite de ses moyens, on peut dire que le film de Vil­leneuve atteint son objec­tif. Si on perçoit bien quelques influ­ences mal-aimables dans le paysage du ciné­ma français (Gas­par Noé), l’intelligence de Tout est faux est de ne pas se lim­iter à une esbroufe tape-à‑l’œil pour mieux con­stru­ire à la marge.

Les mots

Au cen­tre du réc­it, Fred est un jeune homme un peu lunaire dont les monot­o­nes journées tour­nent autour d’un tra­vail insignifi­ant dans une boîte à l’organisation kafkaïenne (non-sens des mis­sions, déshu­man­i­sa­tion du tra­vail) et de ses entre­vues avec Marie, jeune femme séduc­trice qui n’existe que dans le désir qu’elle sus­cite auprès des hommes. En arrière-plan, les élec­tions prési­den­tielles de 2012 inon­dent la télévi­sion de for­mules creuses et pop­ulistes, ramenant l’enjeu élec­toral à un com­bat de coqs sans aspérité. De ce dis­posi­tif habile qui ne serait pas sans rap­pel­er La Bataille de Solféri­no de Jus­tine Tri­et, ressort avant tout la ques­tion de l’appropriation du dis­cours et de l’incarnation du mot. Car ce qui pèse sur le quo­ti­di­en de Fred, c’est juste­ment une impuis­sance, l’impossibilité d’une prise de parole. Qua­si-muet dans la plu­part des scènes, le per­son­nage se laisse bal­lot­er par les déc­la­ra­tions des autres. Le seul en mesure de faire écho à l’intimité de Fred sem­ble être un vieil homme décla­mant des prophéties là où per­son­ne ne peut l’écouter : sur un pont sur­plom­bant les rails d’une grande gare parisi­enne. Si la dichotomie entre le silence de l’un et les mots des autres sem­ble par­fois trop évi­dente, Jean-Marie Vil­leneuve parvient néan­moins à sym­bol­is­er astu­cieuse­ment ce drame de l’effacement for­cé en faisant acheter à Fred un méga­phone qui le con­fronte encore plus vio­lem­ment à son inca­pac­ité à pro­duire un son audi­ble pour les autres. La métaphore est évidem­ment ten­tante pour le cinéaste lui-même : com­ment oser faire exis­ter un pro­jet de film quand le sys­tème et le réseau de salles lim­i­tent les oppor­tu­nités de vis­i­bil­ité ?

Paris en toc

Ce qui frappe pour le spec­ta­teur fam­i­li­er de Paris, c’est la manière dont le réc­it s’articule autour de lieux publics. Tourné bien évidem­ment sans autori­sa­tion offi­cielle, le film arpente les rues et lieux con­nus de la cap­i­tale sans jamais en faire une attrac­tion touris­tique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les pre­miers plans du film pren­nent le par­ti de suiv­re la marche de Fred en col­lant la caméra à sa nuque. La prise de vue n’est donc pas com­plète­ment sub­jec­tive mais pro­pose d’emblée une lec­ture biaisée de ces lieux fam­i­liers. Le qua­si-autisme dont le per­son­nage prin­ci­pal fait preuve dans des événe­ments publics (un meet­ing de Nico­las Sarkozy, par exem­ple) ramène la réal­ité d’une ville à son arti­fi­cial­ité, révélant les lim­ites d’une croy­ance col­lec­tive sur l’existence objec­tive du lieu. A cette dimen­sion, répon­dent les quelques échap­pées belles de Fred : une forêt ensoleil­lée devient ain­si le refuge soli­taire d’un être pour qui le reste n’amène que doutes et per­plex­ité. L’arrivée sur­réal­iste d’une jeune femme dans la vie du per­son­nage vient de temps en temps abolir cette fron­tière, créant une porosité entre l’espace men­tal et une réal­ité qui n’offre aucune prise réelle. Nul ne doute qu’au tra­vers de ce film, le réal­isa­teur Jean-Marie Vil­leneuve for­mule un désir de ciné­ma qui se con­jugue par­faite­ment avec un désir de vie et d’implication dans le réel.