Grand-père avait raison

Sacha est con­va­in­cue que le Davaï, brise-lames con­duit par son grand-père Oloukine et réputé insub­mersible, n’a pas été englouti sur sa route à la décou­verte du pôle Nord. Issue de l’aristocratie russe, cette jeune fille impétueuse et insoumise entend bien prou­ver que son aïeul explo­rateur avait rai­son et retrou­ver le bateau dans lequel le tsar regrette d’avoir englouti des sommes colos­sales. Ce pre­mier long métrage pro­duit par Sacre­bleu vient couron­ner le par­cours roy­al suivi par Rémi Chayé ces dernières années dans l’animation d’auteur en France : les bancs de l’école de la Poudrière à Valence, avant d’être assis­tant de Jean-François Laguion­ie (et après un petit détour par les légen­des cel­tiques mis­es en image et musique dans les stu­dios de l’Irlandais Tomm Moore). Avec cet héritage, il n’est pas éton­nant que les éten­dues vides du pôle Nord lui offrent un for­mi­da­ble ter­rain de jeu pour s’essayer aux change­ments de lumières et de couleurs de ces paysages loin de toute présence humaine.

Le long métrage d’animation, cette odyssée

Le réc­it de cette jeune aris­to­crate intrépi­de prête à sur­mon­ter toutes les épreuves et affron­ter les ren­con­tres effrayantes pour par­tir à la con­quête d’une ter­ra incog­ni­ta rassem­ble tous les élé­ments de l’aventure dans la pure tra­di­tion de Jules Verne dont il épouse l’époque. Pour­tant, la sim­plic­ité du dessin de Rémi Chayé s’éloigne en tous points de l’esthétique sur­chargée des images liées à l’écrivain français, que ce soit dans les gravures parues con­comi­tant aux paru­tions des romans dans les édi­tions Het­zel ou dans les adap­ta­tions ciné­matographiques postérieures. Faits d’aplats, élim­i­nant les con­tours, les dessins de Rémi Chayé et son équipe cherchent à touch­er droit aux émo­tions des per­son­nages, prenant le par­ti rad­i­cal de s’éloigner du réal­isme en sim­pli­fi­ant le trait, par exem­ple en chas­sant tous les détails. Cru­el dans les scènes de foule (le bal, par exem­ple, gag­n­erait à être styl­isé davan­tage pour ne pas don­ner l’impression de man­quer de con­sis­tance), cet ascétisme des formes trou­ve la grâce dans les scènes de paysages.

Cette odyssée qui part de Saint-Peters­bourg pour aller jusqu’au pôle Nord va offrir l’occasion de dépein­dre toutes les vari­a­tions pos­si­bles autour de la neige, le givre, les vents glacés. Nous nous fai­sions déjà l’écho des écueils pro­pres au long métrage d’animation français à pro­pos de la sor­tie d’Avril et le monde truqué récom­pen­sé du Grand Prix du fes­ti­val d’Annecy (où Tout en haut du monde a reçu, lui, le Prix du pub­lic). Ici, le film se perd par moments en quit­tant le sen­tier con­tem­platif où il excelle pour boucler un scé­nario d’aventure dans des péripéties qui souf­frent d’un manque de rythme. Le sus­pense dans les glac­i­ers s’intègre mal dans un réc­it qui se dis­tingue par sa capac­ité à entraîn­er le spec­ta­teur dans la lenteur d’une marche empêchée par le bliz­zard.

L’application passe en revanche dans l’élaboration en 3D du Norge, brise-lames qui va par­tir à la recherche de l’épave envoyée par le tsar à la décou­verte des ter­res vierges. Ce sont par­mi les plus belles scènes qui se passent sur ce navire, à observ­er avec atten­tion les gestes et atti­tudes des marins. Con­di­tion à laque­lle elle pour­ra faire par­tie du voy­age, Sacha embar­que par­mi l’équipage en tant que mousse, alors qu’elle est la com­man­di­taire et guide de l’épopée. Proche de cer­tains per­son­nages féminins de Miyaza­ki, elle est une mag­nifique héroïne, mue par une idée fixe au point d’accepter toutes les méta­mor­phoses qu’impose son voy­age autant ini­ti­a­tique que géo­graphique.