Il était une fois Géral­dine Nakache, duchesse d’Aquitaine dans la série Kaamelott (Alexan­dre Asti­er, 2005–2009) et copine sym­pa dans Comme t’y es belle (Lisa Azue­los, 10 mai 2006). Dans son coin, l’actrice débu­tante écrivait un scé­nario : l’histoire de deux filles de ban­lieue rêvant de briller dans les soirées parisi­ennes. Comme Géral­dine était peu aguer­rie en matière d’écriture et de réal­i­sa­tion, elle sol­lici­ta l’aide de son ami Hervé Mim­ran, co-scé­nar­iste de Comme t’y es belle. Il ne restait plus à la jeune femme qu’à ren­con­tr­er la lumineuse Leïla Bekhti, avec qui elle allait for­mer un duo à la fois comique et sen­si­ble. Ain­si devait naître la jolie sur­prise que con­stitue Tout ce qui brille.

Pour Ely (Géral­dine Nakache) et Lila (Leïla Bekhti), la vie dans leur cité de Puteaux n’a rien de triste ou de glauque : pas d’émeutes, pas de traf­ic de drogue, pas d’armes, pas de règle­ments de compte, pas d’affrontements entre filles et garçons, même pas de jalousies… Aucune des facettes des cités mon­trées par le ciné­ma sur la ban­lieue ces vingt-cinq dernières années. Entre les bar­res du grand ensem­ble baigné de soleil, la vie s’écoule tran­quille­ment, trop tran­quille­ment. Ely vient de per­dre son emploi et de retrou­ver l’exiguïté de l’appartement famil­ial. Lila vend du pop-corn dans un ciné­ma et vit avec sa mère, qui attend en vain le retour d’un homme par­ti au bled refaire sa vie avec une autre. Mais les deux copines ne se soucient guère de leur avenir pro­fes­sion­nel et n’envisagent pas de tra­vailler pour s’élever sociale­ment. Pour elles, leur pro­mo­tion passe par une vie noc­turne trép­i­dante dans la cap­i­tale et des retours matin­aux dans une cité où l’on ne fait que dormir avant la prochaine virée. Armées de leurs talons aigu­illes et de leurs it-bags, Ely et Lila se mêlent sans prob­lème au jeune gotha parisien. Elles se lient ain­si d’amitié avec Agathe, créa­trice de mode et Joan, man­nequin. Les deux filles de ban­lieue vont utilis­er ces femmes autant que celles-ci vont prof­iter d’elles, loin d’être dupes des men­songes de ces Cen­drillons mod­ernes. À trop vouloir approcher la lumière aveuglante de la super­fi­cial­ité, Ely et Lila vont se brûler les ailes, prenant en pleine tête les lim­ites de leur iden­tité sociale.

Que l’une ait gran­di dans une famille de cul­ture juive et l’autre de cul­ture musul­mane n’a aucune impor­tance. Les deux héroïnes de Tout ce qui brille s’inclinent seule­ment devant le Dieu de la con­som­ma­tion ! De La Haine (M. Kasso­vitz, 1995) à Comme un aimant (K. Saleh et Akhen­aton, 2000), le ciné­ma nous a mon­tré la frus­tra­tion de garçons de ban­lieue face à une société de con­som­ma­tion, dont leur con­di­tion sociale ne leur per­me­t­tait pas de prof­iter pleine­ment. À l’opposé de cette logique vic­ti­maire, Ely et Lila ont domp­té à leur façon les règles du cap­i­tal­isme et de la mon­di­al­i­sa­tion. Elles se ruinent pour partager une même paire de chaus­sures de créa­teur, plutôt que de se priv­er de ce luxe. Heureuse­ment, le film évite de porter un regard moral­isa­teur sur la futil­ité et le matéri­al­isme de ses per­son­nages, échap­pant au risque d’un pro­pos dém­a­gogique. Il se con­cen­tre sur la rela­tion excep­tion­nelle, voire pas­sion­nelle, de deux êtres frag­iles dont le salut réside dans une affec­tion réciproque et sévère­ment mise à l’épreuve. Les deux réal­isa­teurs réus­sis­sent ain­si une comédie à la fois légère et intel­li­gente. Géral­dine Nakache et Leïla Bekhti parvi­en­nent à sus­citer une empathie sincère pour ces per­son­nages de post-ado­les­centes en quête de recon­nais­sance sociale. Si le rôle de Lila offre à Leïla Bekhti quelques moments d’émotion (un reg­istre qu’elle maîtrise bien), le film cul­mine dans les scènes de pure comédie. L’équipée comique est com­plète quand Ely et Lila sont accom­pa­g­nées de leur copine Car­ole (Audrey Lamy), pro­fesseur de sport au débit de parole fréné­tique et d’une sincérité désar­mante.

La qual­ité de ce pre­mier film réside dans l’efficacité de ses dia­logues. Il n’est pas éton­nant de lire dans le dossier de presse que Géral­dine Nakache « voue un véri­ta­ble culte au film La Haine de Math­ieu Kasso­vitz », puisque Tout ce qui brille recy­cle claire­ment le verbe kasso­vitzien. Lila taxe Ely de « meuf en car­ton ! », comme en écho au « juif en car­ton » de Saïd à son copain Vinz dans La Haine. Mais au-delà du sim­ple clin d’œil, l’écriture des dia­logues recherche une même vivac­ité de lan­gage. Ain­si les filles recourent au run­ning gag ver­bal qui con­siste à ajouter « c’est toi » au dernier mot pronon­cé par son inter­locu­teur, un tic lan­gagi­er car­ac­téris­tique de l’humour du deux­ième film de Kasso­vitz :

La Haine – Dans la cité

Vinz : T’as vu la vache ?

Saïd : C’est toi la vache !

Tout ce qui brille – Sur un pont parisien

Lila : Tu sais même pas qui c’est Fan­ny Ardant !

Ely : C’est toi Fan­ny Ardant !

Loin des préoc­cu­pa­tions des per­son­nages de Kasso­vitz, Ely et Lila ont cepen­dant les mêmes réflex­es de com­mu­ni­ca­tion. Dans les deux cas, le lan­gage tourne en rond comme pour venir con­cré­tis­er l’enfermement des per­son­nages. Les deux filles ne trou­vent pas davan­tage leur place dans l’univers parisien que Vinz, Saïd et Hubert en leur temps, même si leurs aven­tures sont cette fois-ci bien plus sages et bien moins fatales.

Cer­tains relègueront Tout ce qui brille au « film de filles », rebutés par la débauche de sacs et de bril­lants à lèvres de ces princess­es des cités. Mais le film inter­roge de façon intéres­sante l’identité fémi­nine, dans une société où les mag­a­zines véhicu­lent l’image d’une féminité hyper-lookée et où les sites peo­ple traque­nt quo­ti­di­en­nement le moin­dre « fash­ion faux pas » de vedettes en tous gen­res. À revers de cette féminité sophis­tiquée, le pro­logue de Tout ce qui brille nous mon­tre le corps féminin dans toute sa lib­erté. Les cheveux mal attachés, vêtues de survête­ments, Ely et Lila imi­tent avec décon­trac­tion les stars féminines qui occu­pent tant les médias peo­ple. Les deux jeunes femmes moquent une féminité osten­ta­toire, qui ne cessera pour­tant de les attir­er et de les fascin­er tout au long du film. Sur le ton de la comédie, Tout ce qui brille engage finale­ment à la réflex­ion sur le con­di­tion­nement cul­turel d’une généra­tion de filles matraquées d’images et de pro­pos con­tra­dic­toires sur l’idée d’une féminité libérée.