De l’ombre à la lumière

Des hommes mus­clés, des sex­es fière­ment érigés, des tenues en cuir, de motards, de policiers, de fer­miers, d’aviateurs, des atti­tudes vir­iles et sex­uelles… nous avons cer­taine­ment tous déjà croisé les dessins de celui qui fut surnom­mé “Tom of Fin­land” sans met­tre un nom ou un vis­age sur son auteur. Cette réal­i­sa­tion remédie à cette injus­tice, éton­nante alors que ses dessins ont large­ment influ­encé de nom­breux artistes, des Vil­lage Peo­ple aux créa­teurs de mode, et con­tribué à la fab­ri­ca­tion de véri­ta­bles icônes.

En dépous­siérant l’anonymat de son auteur, le film se laisse égale­ment appréhen­der par une suite de con­trastes, de décalages, comme s’il jouait sans cesse sur la vari­a­tion de tableaux. Avant de devenir un illus­tre porte-parole de la com­mu­nauté gay grâce à ses mul­ti­ples dessins, Touko Lak­son­nen — ce fameux “Tom of Fin­land” — était un offici­er de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, sol­dat héroïque le jour et homme anonyme la nuit, habitué des parcs et des plaisirs dis­crets. De retour chez lui à Helsin­ki, Lak­son­nen se con­traint à une vie plus rangée en cohab­i­tant avec sa sœur Kai­ja, qui lui trou­ve un poste de pub­lic­i­taire. Mal­gré ses efforts, le sou­venir d’un bel offici­er russe ‑tué dans sa tenue de para­chutiste- lui insuf­fle le goût pour les matières, le cuir, et l’envie de dessin­er des corps mas­culins, éro­tiques, lui per­me­t­tant de tran­scen­der les inter­dits de l’époque, l’homosexualité étant alors rép­ri­mandée en Fin­lande.

Anti-classicisme

Par la surabon­dance d’une musique fleuve, l’élégance de la pho­togra­phie et de la mise en scène, l’on pour­rait croire que le biopic de Dome Karukos­ki se présente avec les avatars d’une œuvre romanesque, car son mou­ve­ment est linéaire et appuie par­fois à gros coups de cray­on sur cer­tains traits du per­son­nage (l’engagement, l’esprit com­bat­if). Pour­tant, l’ingéniosité du film con­siste à faire sauter cette enveloppe clas­sique du biopic, comme pour mieux rap­pel­er le spec­ta­teur à des élé­ments con­crets, sou­vent drôles, d’un proces­sus orig­i­nal de fic­tion. Rompant avec cette allure de sobriété, l’orgasme d’une ren­con­tre noc­turne est évo­qué par une com­pi­la­tion de scènes d’assaut, de déto­na­tion, de mis­siles, tan­dis que dans une autre scène, deux jeunes hommes se draguent par des dessins sex­uels.

I Love You Phillip Mor­ris, qui s’inspirait d’un célèbre escroc améri­cain, avait recours à des astuces visuelles sim­i­laires (un sexe mas­culin dess­iné dans les nuages, que seul voy­ait le per­son­nage prin­ci­pal), per­me­t­tant d’inclure le spec­ta­teur dans un jeu de références et de pistes mul­ti­ples. Cette réal­i­sa­tion partage un proces­sus sim­i­laire, moins irrévéren­cieux et plus kitsch, comme lorsqu’il s’agit de sug­gér­er la dis­pari­tion pré­maturée de Nil­pa, le com­pagnon de Tom. Le film alterne entre humour et mélan­col­ie, resti­tu­ant une époque criblée par la répres­sion homo­sex­uelle, à con­tre-courant des efforts de Tom pour célébr­er une sex­u­al­ité gay heureuse, épanouie. Cette bal­ance offre au film une prise de dis­tance vis-à-vis du genre, ain­si qu’un regard attachant sur le proces­sus de créa­tion de Tom.

Fantasme et création

L’épisode cal­i­fornien, durant lequel le per­son­nage est con­vié par des fans à observ­er son influ­ence out­re-Atlan­tique, explore même plus loin les lim­ites de ce proces­sus de créa­tion. À tra­vers la vit­re d’un véhicule, Tom observe des hommes hyper­mus­clés, des cou­ples s’affichant sans gêne… la scène, dans une pho­togra­phie édul­corée qui tranche avec le début du film, cache pour­tant comme une ambiguïté mal­heureuse : Tom se voit dépos­sédé de son fan­tasme, matéri­al­isé physique­ment en chair et en os, tant par les corps en présence que par ce qu’ils font (se balad­er main dans la main, libres). En ques­tion­nant la longévité du souf­fle créatif, le film dépasse son statut de sim­ple biopic : peut-on con­tin­uer à inven­ter, lorsque l’on a été privé des recettes de son suc­cès ? lorsque son fan­tasme est incar­né ? lorsque l’on est accusé de par­ticiper à la prop­a­ga­tion du Sida ? Dans la manière de reli­er le mil­i­tan­tisme à l’acte de créa­tion, Tom of Fin­land rend un bel hom­mage à cette fig­ure pas­sion­nante et encore trop mécon­nue de l’histoire.