Passé presque inaperçu lors de sa sor­tie en 1982, The Plague Dogs de Mar­tin Rosen s’est imposé dans un cer­cle restreint de cinéphiles comme l’un des chefs d’œuvre du ciné­ma d’animation. Présen­tée en octo­bre dernier au Fes­ti­val Lumière de Lyon, cette œuvre inso­lite, où le réal­isme et la ligne claire du dessin dignes des clas­siques de Dis­ney le dis­putent à une morale pro­fondé­ment pes­simiste, n’est cer­taine­ment pas à la portée de tous les regards. La vio­lence et la cru­auté qu’il dénonce n’en font pas un film pour enfants, mais bien plus une parabole sur la con­di­tion mod­erne.

En 1982, les jeunes spec­ta­teurs avaient de quoi se ras­sur­er avec un ovni ciné­matographique autrement plus sage et docile, le débon­naire E.T., un Alien inof­fen­sif dont Spiel­berg avait fait l’ami des enfants. Alors que le cinéaste améri­cain pre­nait le con­tre-pied de toute une tra­di­tion de guer­res inter­stel­laires entre humains et extra-ter­restres, Mar­tin Rosen choi­sis­sait, lui, de dénouer les liens indis­sol­ubles entre l’homme et son meilleur ami, le chien. Adap­té d’un roman de Richard Adams, The Plague Dogs[1] laisse en effet peu de place à la com­pas­sion. Nul enfant ici ne vient sec­ourir les deux chiens en fuite, Snit­ter et Rowf, échap­pés d’un lab­o­ra­toire où ils ont subi les sévices des « blous­es blanch­es », sci­en­tifiques sans empathie pour leurs cobayes qu’ils épuisent, mal­trait­ent, et jet­tent dans l’incinérateur sans autre céré­monie quand ils en ont tiré tout ce qu’ils pou­vaient. Tout est dit dès la scène d’ouverture : Rowf, un vigoureux labrador, se débat en vain dans une piscine dont les parois liss­es ne lui lais­sent aucune échap­pa­toire, sous l’œil imper­turbable de deux hommes qui mesurent à tra­vers cette épreuve sadique son endurance. Le réc­it de la fuite des deux ani­maux sera à l’image de cette pre­mière scène éprou­vante, non pas une décou­verte enchanter­esse du monde et de la lib­erté, mais une lutte sans mer­ci pour la survie. À la faveur d’une nég­li­gence de leurs geôliers, Snit­ter et Rowf parvi­en­nent à s’enfuir et se retrou­vent à errer dans les mon­tagnes escarpées de la région de Lake Dis­trict au nord de l’Angleterre. Cette nature sauvage et peu hos­pi­tal­ière offre peu d’espoir aux deux com­pagnons qui pen­saient trou­ver hors de leur prison un maître qui les trait­erait bien. Tan­dis que le vieux Rowf (à tra­vers la voix de Christo­pher Ben­jamin) ne s’illusionne pas beau­coup sur le sort réservé à ceux qui s’aventurent hors de leur cage, l’opiniâtre et fougueux Snit­ter (avec les accents pleins de sub­til­ité de John Hurt), tré­pané et sujet à des hal­lu­ci­na­tions, veut croire qu’une vie meilleure les attend. Clopin-clopant, et plus vétérans de guerre abîmés qu’aventuriers aguer­ris, les deux chiens vont appren­dre à se méfi­er des hommes et à ne compter que sur eux-mêmes pour s’en sor­tir.

Il va sans dire qu’avec ce con­te cru­el, Mar­tin Rosen est à des lieues des fig­ures anthro­po­mor­phisées de Lassie ou Croc-Blanc et plus encore des fables con­sen­suelles de Dis­ney – qui, des 101 Dal­ma­tiens à Rox et Rouky en pas­sant par La Belle et le clochard, a non seule­ment fait du chien une des fig­ures les plus pos­i­tives de son pan­théon, mais aus­si un mod­èle de socia­bil­ité et de bonne con­duite. Libérés du joug de leurs bour­reaux en blous­es blanch­es, les deux ani­maux décou­vrent un monde encore plus som­bre et vio­lent, si bien que loin de s’humaniser au con­tact des hommes, ils doivent retourn­er à leurs instincts de chas­seurs pour sur­vivre. La vie sauvage n’a rien d’une utopie : chiens et mou­tons ne cohab­itent pas dans une belle entente paci­fique mais retrou­vent leur place dans la chaîne ali­men­taire, et les sec­onds, peut-être parce qu’ils meurent dévorés par les pre­miers, ne sont pas doués de parole. La faim jus­ti­fie les moyens : traqués, affamés, acculés, les deux chiens finis­sent même par dévor­er l’homme qui les pour­chas­sait armé d’un fusil et dont « The Tod » (le rusé), un renard soli­taire mais bien­veil­lant, les a sauvés en provo­quant sa chute mortelle. Traités en parias par une société qui voient en eux des tueurs d’hommes et de mou­tons, ils devi­en­nent bien­tôt l’objet de toutes les peurs quand les médias réalisent qu’ils ont pu être en con­tact avec le bacille de la peste qui fai­sait l’objet d’expériences dans le lab­o­ra­toire où ils étaient cobayes. Au réc­it d’aventures Mar­tin Rosen oppose donc la parabole poli­tique, en super­posant sur les images des deux ani­maux de plus en plus décharnés, les voix des autorités, des sci­en­tifiques et des médias qui s’alarment de la lib­erté de ces pes­tiférés. On souscrirait à une lec­ture encore trop enchan­tée et édul­corée du film en y voy­ant seule­ment une charge con­tre la vivi­sec­tion et le sort fait aux ani­maux de lab­o­ra­toire. The Plague Dogs est encore bien plus som­bre et plus amer que cela : le monde qu’il dépeint ne se lim­ite pas aux pra­tiques nébuleuses de sci­en­tifiques peu char­i­ta­bles dans un lab­o­ra­toire à l’abri des regards, c’est bien du nôtre qu’il s’agit.

Notes

Notes
↑1 Qua­tre ans aupar­a­vant, en 1978, Mar­tin Rosen avait déjà adap­té une autre œuvre de Richard Adams, Water­ship Down – La Folle Escapade (égale­ment avec la voix de John Hurt), qui devrait bien­tôt faire l’objet d’une ressor­tie chez Splen­dor Films, le dis­trib­u­teur de The Plague Dogs.