La présence sur les écrans français d’un ciné­ma venu des pays baltes est suff­isam­ment rare pour qu’on ne prête pas au long-métrage The Gam­bler toute l’attention qu’il mérite. En dépit de cer­taines faib­less­es dans son écri­t­ure et d’un dis­posi­tif qui tend à s’essouffler dans sa sec­onde par­tie, le film d’Ignas Jony­nas, dont c’est ici le pre­mier long-métrage, affiche une orig­i­nal­ité de ton plutôt bien­v­enue. Celle-ci tient essen­tielle­ment au milieu pro­fes­sion­nel – les urgen­tistes – qu’il dépeint avec con­ci­sion et réal­isme au tra­vers du per­son­nage de Vin­cen­tas, quadragé­naire estimé par sa hiérar­chie. Pour­tant, der­rière le pro­fes­sion­nal­isme dont il fait preuve en toutes cir­con­stances, l’homme cache tant bien que mal une pas­sion pour le jeu qui lui vaut quelques enquiquine­ments financiers. Som­mé de rem­bours­er des créanciers de plus en plus menaçants, Vin­cen­tas cherche de nou­veaux moyens pour se rem­plumer : lui vient alors l’idée de met­tre en place un sys­tème qui per­met à ses col­lègues de pari­er sur le décès ou la survie des per­son­nes à qui ils vien­nent de porter sec­ours. Rapi­de­ment, la machine s’emballe… jusqu’au jour où l’une des têtes sur laque­lle miser se révèle être un col­lègue, ren­ver­sé par un camion lors d’une inter­ven­tion sur l’autoroute.

Le filtre

On com­prend assez rapi­de­ment que le réal­isa­teur a voulu jouer sur la dichotomie entre l’image d’une pro­fes­sion qui force le respect (inter­venir pour sauver des vies, se con­fron­ter à l’horreur) et le com­porte­ment de ces indi­vid­u­al­ités qui com­posent de manière très hétérogène ce corps de méti­er. Face à la dureté des inter­ven­tions répétées, les urgen­tistes sem­blent affec­tive­ment dés­in­vestis, pro­tégés par une froideur cynique qui les amène à con­sid­ér­er le corps mort ou sim­ple­ment blessé comme une marchan­dise lamb­da. Il est même d’ailleurs intéres­sant de voir à quel point la mise en scène main­tient tou­jours en hors-champ ou en bord cadre l’objet même de cette activ­ité pro­fes­sion­nelle, comme si le néces­saire prag­ma­tisme s’accordait à un cer­tain détache­ment main­tenant à la périphérie le nerf de la guerre. Pour autant, Ignas Jony­nas ne som­bre absol­u­ment pas dans l’édifiant por­trait d’une société déshu­man­isée où la valeur de la vie humaine serait totale­ment déval­uée. Il illus­tre surtout la dif­fi­cile cohab­i­ta­tion entre les morts vio­lentes et ceux qui les pren­nent en charge, comme si le jeu d’argent était le seul fil­tre capa­ble de main­tenir à néces­saire dis­tance cette dif­fi­cile pro­jec­tion de soi.

Conventions narratives

Le réal­isa­teur a choisi de faire de Vin­cen­tas le par­fait sym­bole de cette con­tra­dic­tion morale. Érigé en mod­èle par sa hiérar­chie (il béné­fi­cie du titre de meilleur urgen­tiste depuis plusieurs années), incar­né par un acteur à la stature imposante et ras­sur­ante, le per­son­nage n’en est pas moins frag­ilisé par une suc­ces­sion de mau­vais paris qui le met­tent à la mer­ci de ses créanciers. Comme s’il était indis­pens­able de redonner du sens à cette embardée, Jony­nas le fait tomber amoureux d’une autre urgen­tiste qui tra­verse de graves dif­fi­cultés finan­cières et ne peut donc plus sub­venir aux besoin de son enfant malade. Dans cette néces­sité morale (les paris de Vin­cen­tas servi­ront à guérir un enfant injuste­ment con­damné) qui va bien évidem­ment ren­tr­er en con­flit avec le refus de la mère de voir son com­pagnon se livr­er à de tels jeux, The Gam­bler trou­ve sa prin­ci­pale lim­ite. Cette volon­té de redonner du sens moral à une sit­u­a­tion de départ qui en était dépourvue va – comme on peut s’en douter – se heurter à un sus­pense assez con­ven­tion­nel qui con­siste à laiss­er enten­dre que Vin­cen­tas est allé beau­coup trop loin dans ses activ­ités pour pou­voir revenir dans le droit chemin. On aurait préféré que le réal­isa­teur s’affranchisse davan­tage de ce sché­ma nar­ratif assez clas­sique (l’impossible rédemp­tion) pour don­ner à son per­son­nage prin­ci­pal le souf­fle et le ver­tige que nous promet­tait toute la pre­mière par­tie.