L’in­ter­locu­teur qui sus­cite ce doc­u­men­taire s’ap­pelle Paulo de Figuerei­do. Le Lis­boète de 66 ans com­mence par dire qu’il a fait un long chemin pour venir racon­ter son his­toire, périple depuis un lieu incon­nu qui ne sera révélé qu’à la fin — le pont sous lequel il vit avec d’autres sans-abris. Son pas­sage sera lui aus­si, à sa manière, un périple, à l’im­age de la vie qu’il racon­te à la réal­isatrice Salomé Lamas. Il déclare avoir été com­man­do sous la dic­tature de Salazar, dans l’An­go­la sec­ouant le joug colo­nial por­tu­gais ; puis mer­ce­naire pour le compte de la CIA, au Sal­vador ; enfin tueur à la sol­de du GAL espag­nol, avant d’être inculpé et empris­on­né en France.

La langue de Figuerei­do est sere­ine, prag­ma­tique et peu affec­tée, à l’im­age du dic­ton qu’il cite volon­tiers “Aux grands maux les grands remèdes”. Aucune osten­ta­tion de regret ou d’apolo­gie, même lorsque ses expli­ca­tions pour­raient être des jus­ti­fi­ca­tions (l’homme con­fie sans bronch­er des actes d’une grande vio­lence au ser­vice d’in­térêts peu recom­mand­ables), qu’il offre son point de vue sur les soubre­sauts de l’his­toire dont il a été un acteur de l’om­bre ou qu’il inter­roge la dif­férence entre sol­dat et assas­sin. Chez lui, le souci de clarté passe par la réten­tion du spec­tac­u­laire. Cela s’ac­corde bien à la démarche de Salomé Lamas, qui con­siste à capter cette parole en instau­rant une cer­taine dis­tance, à la fois pour en isol­er les infor­ma­tions impor­tantes et pour préserv­er le point de vue cri­tique sur elle.

Conter le réel

Fil­mant Figuerei­do sur un fond noir pour faire dis­paraître le décor et n’of­frir à l’im­age que l’homme et sa parole, Lamas prend égale­ment le par­ti de divis­er la suite d’en­tre­tiens (sur cinq jours, un par sujet) en cour­tes sec­tions numérotées, hachant le flux d’in­for­ma­tions. Non seule­ment les ques­tions de Lamas sont occultées, mais il est évi­dent que le réc­it de Figuerei­do présente alors des ellipses. Ce choix de découpage s’avère habile à plus d’un titre. D’abord, il per­met de focalis­er l’at­ten­tion sur les infor­ma­tions sig­ni­fica­tives tout en refu­sant de se laiss­er men­er par le flux de la nar­ra­tion, con­tre­car­rant l’éven­tu­al­ité d’un effet de séduc­tion par le con­teur. Ensuite, par les ellipses qu’il ménage, il laisse une place au doute à plusieurs niveaux : sur les infor­ma­tions lais­sées dans l’om­bre (ce que le con­teur omet, ce que lui et la réal­isatrice choi­sis­sent de ne pas garder), sur la tem­po­ral­ité et l’or­dre de la nar­ra­tion, sur les indices qui pour­raient accréditer ou non le réc­it. On reçoit les con­fi­dences, mais on est incité à pren­dre du recul par rap­port à elles : le doc­u­men­taire ne nous offre pas à boire du réel sans ciller, mais nous motive à le regarder avec un œil inter­ro­ga­teur.

Si les ques­tions de Lamas sont absentes, la voix off de celle-ci se fait par­fois enten­dre, dans des inter­mèdes où elle com­mente le résul­tat de recherch­es annex­es sur le con­texte his­torique et poli­tique des déc­la­ra­tions de Figuerei­do. Avec ce nou­veau niveau de com­men­taire, Ter­ra Nul­lius con­stitue ain­si, à par­tir du réel rap­porté, un réc­it frayant avec la fic­tion, où la petite his­toire du pro­tag­o­niste et la grande his­toire des ter­ri­toires et des pou­voirs qu’il a côtoyés se mêlent, se brouil­lent et par­fois se con­fron­tent, tit­il­lant autant l’in­térêt infor­matif par la pré­ci­sion des détails que l’imag­i­naire par la béance des failles (aux­quelles les pou­voirs en place, juste­ment, con­tribuent). Même con­cer­nant Paulo de Figuerei­do, on ne sait exacte­ment quoi penser, quelle vérité il livre sans fard et dans quelle mesure il brode. Qui est-il, au fond ? On con­tin­ue de se le deman­der, surtout quand, après avoir recueil­li ses con­fes­sions sere­ines en milieu con­finé et sta­ble, on le retrou­ve à la fin dans la plus grande pré­car­ité, avec des cama­rades de galère dont on ignore ce qu’ils savent de lui, tan­dis que le com­men­taire off nous informe qu’il a peu à peu rompu tout con­tact avant de dis­paraître. D’un bout à l’autre, Ter­ra Nul­lius se sera avéré un voy­age éclairé à tra­vers l’om­bre : celle d’un réel com­plexe et qu’on ne peut, sem­ble-t-il, abor­der que par frag­ments et à tra­vers des biais ; et celle d’un homme qui a choisi de vivre dans ses failles.