Dans son tra­vail filmique et plas­tique, Andrew Köt­ting n’a de cesse d’explorer des infinies poten­tial­ités de l’image en mou­ve­ment, sa puis­sance poé­tique. Avec Swandown, il fait le réc­it d’une per­for­mance effec­tuée en 2011 en com­pag­nie de l’écrivain Iain Sin­clair et dont l’objectif était de par­courir les 160 miles séparant Hast­ings de Hack­ney à bord d’un péda­lo en forme de cygne. Alors que l’Angleterre est prise dans l’ébullition de la pré­pa­ra­tion des Jeux Olympiques, ce voy­age est comme un pied de nez : con­tre les élans nation­al­istes et le culte de la per­for­mance physique qui vont agiter la cap­i­tale, un éloge du ralen­ti, une déam­bu­la­tion dans les recoins flu­vi­aux de l’Angleterre. Il s’agit donc, pour le duo d’artistes, non sim­ple­ment d’aller d’un point A à un point B, mais de par­tir à la ren­con­tre de tout l’espace qui les sépare.

L’auteur de Lon­don Orbital, dont le tra­vail hérite directe­ment de la psy­chogéo­gra­phie de Guy Debord, résume bien le pro­jet dans les pre­mières min­utes du film : il s’agira de devenir une « radio de chair », de capter les sons, les images de ce qu’ils tra­verseront mais aus­si et surtout, les échos de la cul­ture et de l’Histoire bri­tan­nique imprég­nant chaque lieu. Con­for­mé­ment à cet objec­tif, la bande-son prend la forme d’un col­lage de voix : celles d’Iain et d’Andrew se lais­sant aller aux médi­ta­tions badines que leur inspire le voy­age, avec beau­coup d’autodérision. Et d’autres, con­nues – une inter­ven­tion de Wern­er Her­zog racon­tant le tour­nage de Fitz­car­ral­do – ou incon­nues. Ces voix, sou­vent col­lées sur les images, fil­trées comme par des émet­teurs radio, don­nent forme à la récep­tiv­ité que le duo tente de met­tre en œuvre : la bande-son se balade de fréquence en fréquence, comme à l’affût de tout ce que les lieux peu­vent émet­tre, tan­dis que les sons de l’eau et de l’air vien­nent com­pléter ce tableau audi­tif.

L’évocation visuelle du voy­age prend des formes tout aus­si hétérogènes : elle alterne entre des plans filmés depuis l’esquif de toutes les façons imag­in­ables et des images pris­es depuis les rives, sai­sis­sant le mou­ve­ment depuis un point fixe. Lieu tra­ver­sé et instance tra­ver­sante affir­ment ain­si leur inter­dépen­dance : en par­courant les lieux, les per­form­ers y lais­sent une empreinte invis­i­ble. Des images d’archives vien­nent par moments don­ner corps à cette His­toire dont les deux com­pères cherchent à sen­tir la vibra­tion. Dans ce même esprit sont mis­es en scène des appari­tions, telle cette Ophélie qui s’immerge dans la riv­ière et que les pédal­istes ignorent, comme si elle n’était qu’un fan­tôme.

Mais Köt­ting et Sin­clair s’intéressent égale­ment à l’ici et main­tenant. Le choix de leur véhicule n’est pas seule­ment artis­tique, mais aus­si pra­tique : il est un moyen d’attirer l’attention des riverains. Au cours du film, la ren­con­tre avec les lieux prend donc régulière­ment la forme d’une inter­ac­tion avec des pêcheurs ou autres promeneurs, des occa­sions pour le son et l’image de se syn­chro­nis­er de nou­veau. À ces ren­con­tres for­tu­ites vien­nent s’ajouter des ren­dez-vous plan­i­fiés. Le péda­lo reçoit ain­si la vis­ite d’Alan Moore, entre autres per­son­nal­ités moins célèbres dans nos con­trées.

Pour excen­trique qu’il soit, Swandown parvient rapi­de­ment à nous faire entr­er dans son rythme. Le film lui-même est, en quelque sorte, per­for­matif : en épou­sant l’itinéraire des nav­i­ga­teurs, nous en ressen­tons la durée et sommes amenés à percevoir, nous aus­si, les sour­des vibra­tions d’une société à tra­vers ses lieux.