Dans la tour­mente de la crise économique et de la ten­ta­tion de délo­cal­i­sa­tion, les ouvrières et con­tremaîtres de l’u­sine Jacques Cou­ture déci­dent de repren­dre la pro­duc­tion du mod­èle phare de la mar­que de luxe et d’u­tilis­er leur savoir faire comme arme de lutte ouvrière. Elles ressus­ci­tent la fab­ri­ca­tion d’un ancien mod­èle, bap­tisé l’Insoumise, dont elles font par­venir des paires par col­is à d’éminentes ambas­sadrices chargées de pop­u­laris­er leur mes­sage poli­tique fémin­iste et laborieux. C’est sans con­teste dans cette scène dan­sée où la fab­ri­ca­tion de la chaus­sure est cen­trale que Sur quel pied danser trou­ve sa mesure, quelque part entre le ciné­ma « en chan­té » de Jacques Demy et l’action sociale col­lec­tive proche de doc­u­men­taires comme ceux de Manuela Frésil ou Mar­i­ana Otero. Ce mélange des tonal­ités irriguait déjà Le Silence des machines, court métrage co-réal­isé dans le giron de la Femis. Le film s’ouvrait sur une usine vide où des ouvrières de la con­fec­tion déplo­raient la délo­cal­i­sa­tion de leur out­il de tra­vail pen­dant la nuit pour se clore sur la com­plainte de la tra­vailleuse chi­noise après sa pre­mière journée de labeur sur la machine à coudre venue de France. Dans ce coup d’essai, la grâce de la caméra portée et la musi­cal­ité con­crète des machines dis­parues trou­vaient dans un hangar vide le décor brut pour une fic­tion qui mêlait fan­taisie et réal­isme. Surtout, la forme courte per­me­t­tait d’entrer d’emblée dans le vif du sujet et de se tenir sans con­ces­sion à sa belle ambi­tion formelle.

Trop sage insoumise

En pas­sant du court au long métrage, la sin­gu­lar­ité d’un réc­it chan­té en milieu ouvri­er se perd mal­heureuse­ment en délais­sant la cause com­mune du groupe social pour suiv­re la tra­jec­toire indi­vidu­elle de sa pro­tag­o­niste. Julie, jeune fille timide, rêve d’un emploi sta­ble qui la sor­ti­rait de la pré­car­ité pro­fonde. Habituée aux petits boulots mais dénuée de la con­science de classe qui unit les ouvrières, elle décou­vre à l’usine une organ­i­sa­tion pyra­mi­dale qui soumet chaque chef à son supérieur hiérar­chique. La femme con­tremaître obéit ou résiste au directeur de l’usine incar­né par un François Morel mi-veule, mi-sym­pa­thique, qui lui se courbe devant Loïc Cor­bery, grand patron parisien dont le regard est tourné vers l’est et sa main d’œuvre bon marché. Mais au lieu que ce regard inno­cent ne serve de clé pour faire entr­er le spec­ta­teur dans la sin­gu­lar­ité d’une indus­trie de luxe, c’est en fait l’usine qui sert de toile de fond au des­tin indi­vidu­el d’une fille qui n’a d’autre rêve que d’être comme tout le monde. Comme si le film était can­ni­bal­isé par son sujet, le désir fort de met­tre en scène un savoir-faire sécu­laire en terre autochtone (l’Isère) se fait aspir­er par l’envie de tra­jec­toire banale d’une girl next door avide de ren­tr­er dans le rang. En délais­sant le groupe pour l’individu, Sur quel pied danser laisse se diluer en chemin le désir d’insoumission de ses per­son­nages et mal­heureuse­ment trop sou­vent, celui de sa mise en scène.