Le ciné­ma d’Eu­rope de l’Est n’en finit pas ces dix dernières années de revis­iter les som­bres heures de son passé com­mu­niste. Mais alors que la Roumanie et la Pologne occu­pent davan­tage le devant de la scène, la République tchèque s’est jusqu’i­ci plutôt faite dis­crète, elle qui avait pour­tant fait preuve d’une belle vital­ité et d’un sens de la con­tes­ta­tion à coups de propo­si­tions esthé­tiques séduisantes en amont du print­emps de Prague (Les Amours d’une blonde de Miloš For­man, Les Petites Mar­guerites de Věra Chytilová ou encore Nadia et le croc­o­dile de V. Smiko­va). C’est donc avec un cer­tain intérêt qu’on décou­vre Sur la ligne, le pre­mier film en tant que réal­isatrice de la mon­teuse Andrea Sedláčková : elle s’in­téresse ici au par­cours d’Ire­na, une jeune cham­pi­onne d’ath­létisme con­trainte par les autorités tché­coslo­vaques de se dop­er dans l’e­spoir d’être sélec­tion­née aux Jeux Olympiques de Los Ange­les de 1984. Mais face à ce qu’elle iden­ti­fie très rapi­de­ment comme une grave mise en dan­ger, Ire­na ne peut même pas compter sur le sou­tien de sa pro­pre mère, anci­enne révo­lu­tion­naire étroite­ment sur­veil­lée, qui ne souhaite qu’une chose : la réus­site sportive d’Ire­na, seul passe­port pos­si­ble pour pass­er le rideau de fer et refaire sa vie à l’Ouest.

La petite et la grande histoire

On ne com­prend hélas que trop bien l’in­ten­tion de la réal­isatrice : à par­tir d’un fait avéré (à cette époque, les ath­lètes tché­coslo­vaques ont été effec­tive­ment con­traints de se dop­er avant que Moscou ne demande leur retrait en rai­son des ten­sions idéologiques avec les États-Unis), Andrea Sedláčková entend nous rep­longer dans l’atmosphère pesante et délétère du régime com­mu­niste. Entre les pres­sions et les écoutes, Ire­na et sa mère sont dépos­sédées de leur indi­vid­u­al­ité, con­stam­ment con­traintes de faire des choix con­traires à leurs volon­tés. Pour par­faire le tableau et sym­bol­is­er la longue ago­nie d’une admin­is­tra­tion, Sur la ligne ne lésine pas sur la tristesse plom­bante des décors, la pho­togra­phie atténu­ant sans cesse les con­trastes pour obtenir un aplat grisâtre et dép­ri­mant. Dans un tel con­texte, les per­son­nages sont tou­jours à dis­tance de ce qui se déroule, n’ex­p­ri­mant qu’assez peu d’af­fects, à l’ex­cep­tion notable d’Ire­na qui tente de vivre tant bien que mal une rela­tion amoureuse dif­fi­cile­ment com­pat­i­ble avec ses oblig­a­tions sportives.

Didactisme du message

S’il fait peu de doutes que le quo­ti­di­en en Tché­coslo­vaquie au beau milieu des années 1980 n’avait rien de bien exal­tant, Sur la ligne est sans cesse plom­bé par le didac­tisme de son mes­sage et son chan­tage à l’his­toire. Oui, les sup­pôts du régime com­mu­niste étaient d’af­freux per­son­nages qui usaient de la cul­pa­bil­ité et instau­raient la peur pour entretenir le mal-être des dis­si­dents. Oui, le traite­ment hor­mon­al qu’on impose à Ire­na est le symp­tôme presque trop évi­dent d’un sys­tème socié­tal qui méprise l’in­di­vidu au point de l’oblig­er à pren­dre des risques incon­sid­érés. Seule­ment, Sur la ligne, à force de se focalis­er exclu­sive­ment sur les dif­fi­cultés du per­son­nage prin­ci­pal, met l’ensem­ble des scènes au ser­vice de cette néces­sité nar­ra­tive. Au bout du compte, les per­son­nages sec­ondaires n’ex­is­tent que par le prisme de leur lien à Ire­na, pri­vant le film d’embrasser d’autres enjeux nar­rat­ifs ou encore de jouer véri­ta­ble­ment du hors-champ. On se retrou­ve donc avec un résul­tat exces­sive­ment sage et beau­coup trop appliqué dans le déroulé de son pro­gramme, à con­tre-courant du poten­tiel que ren­fer­mait pour­tant un tel sujet.