Pour Sun­rise, son pre­mier long-métrage à sor­tir en France, le réal­isa­teur Partho Sen-Gup­ta sem­ble s’in­scrire dans la droite ligne du style d’A­nurag Kashyap (Gangs of Wassey­pur et Ugly), le nou­veau Mar­tin Scors­ese indi­en. Loin des pro­duc­tions cal­i­brées et asep­tisées de Bol­ly­wood ou même d’un cer­tain réal­isme social voulu par Kanu Behl dans le récent Titli, une chronique indi­enne, Sun­rise se présente comme une pro­duc­tion hyper-styl­isée, un éton­nant tour de force sur le plan de la mise en scène et du mon­tage, ce qui val­ut au film d’être remar­qué dans quelques fes­ti­vals pres­tigieux (dont celui de Pusan). Seule­ment, à l’in­star d’Only God For­gives de Nico­las Wind­ing Refn que Partho Sen-Gup­ta dit admir­er, un tel exer­ci­ce peut aus­si trou­ver ses lim­ites : soucieux d’é­pa­ter la galerie à cha­cun de ses plans, le réal­isa­teur oublie par­fois d’ap­porter le même soin au réc­it, entre pro­fils psy­chologiques stéréo­typés et dénoue­ment moyen­nement con­va­in­cant, don­nant le sen­ti­ment que la machine tourne par­fois à vide. Mais même s’il mise exces­sive­ment sur la suc­ces­sion de plans hyp­no­tiques et dépourvus de dia­logues pour tenir en haleine le spec­ta­teur, il faut recon­naître à Sun­rise le mérite et l’am­bi­tion de sa propo­si­tion, tout en abor­dant de front un sujet socié­tal : les nom­breuses dis­pari­tions irré­solues d’en­fants chaque année.

Les fantômes du passé

Quelque part à Bom­bay, un inspecteur de police répon­dant au nom de Joshi est han­té depuis de nom­breuses années par la dis­pari­tion inex­pliquée de sa pro­pre fille. En proie à de ter­ri­bles cauchemars qui finis­sent par altér­er sa per­cep­tion de la réal­ité, l’homme est obnu­bilé par l’ap­pari­tion récur­rente d’une ombre qui le traîne jusqu’au Par­adise, un étrange cabaret où un pub­lic exclu­sive­ment mas­culin se laisse aller à sa lubric­ité en regar­dant de jeunes Indi­ennes exé­cuter des numéros de danse. Là-bas, il a l’in­tu­ition qu’il peut y retrou­ver sa fille enlevée, peut-être vic­time d’un réseau de pros­ti­tu­tion qui l’au­rait droguée et mise sur le trot­toir. Com­mence alors pour notre homme une traque dés­espérée, noc­turne et humide (la pluie ne cesse jamais de tomber), dessi­nant une tra­jec­toire con­fuse et sin­ueuse à laque­lle on se laisse volon­tiers pren­dre. Il faut dire qu’en dépit des faib­less­es du réc­it, les références ciné­matographiques sont nom­breuses, offrant un patch­work plutôt réjouis­sant de cita­tions (Mem­o­ries of Mur­der pour la traque noc­turne et sous la pluie, Twin Peaks pour le cabaret peu­plé de per­son­nages énig­ma­tiques et son anticham­bre rouge vif, etc.) inat­ten­dues pour qui con­naît mal le ciné­ma indi­en dans sa très grande diver­sité.

Trip hallucinatoire

On ne peut donc que saluer l’ef­fort du réal­isa­teur de trou­ver à ce point le juste équili­bre entre cet anti-nat­u­ral­isme assumé qui car­ac­térise la majeure par­tie de la pro­duc­tion indi­enne et tout un ensem­ble de références qui font écho à la pro­duc­tion occi­den­tale. Le résul­tat ne se lim­ite pas pour autant à l’ex­er­ci­ce de style d’un élève doué : il y a dans ce dis­posi­tif voulu par le met­teur en scène une vraie empathie avec le per­son­nage prin­ci­pal. Loin de se com­plaire à met­tre en scène la face sor­dide des méga­lopoles indi­ennes, Partho Sen-Gup­ta priv­ilégie au con­traire la beauté du trip hal­lu­ciné : si l’om­bre de l’en­leveur d’en­fant fait bien évidem­ment référence à M le Mau­dit de Fritz Lang (rien que ça), l’é­trange mélan­col­ie qui se dégage de chaque plan – où, de la couleur au cadre, rien n’est lais­sé au hasard – traduit la ten­ta­tive dés­espérée d’un homme inca­pable d’ac­cepter la dure réal­ité de sa sit­u­a­tion. Il est dom­mage que le film ne soit pas allé jusqu’au bout de ce par­ti-pris, trop préoc­cupé par une réso­lu­tion peu con­va­in­cante des enjeux qu’on pressen­tait via le per­son­nage de l’épouse, trop car­i­cat­ur­al dans son désor­dre psy­chologique pour ne pas y voir la struc­ture sché­ma­tique de l’ensem­ble. Mal­gré tout, Sun­rise n’a pas la rou­blardise d’un Enter the Void de Gas­par Noé, ce qui fait de Partho Sen-Gup­ta un réal­isa­teur qu’on pour­ra suiv­re avec intérêt, à con­di­tion qu’il ne répète pas sys­té­ma­tique­ment la même recette.