Sur la base de vingt-trois anec­dotes racon­tées par autant d’acteurs, Marie Ver­mil­lard et Joël Brisse réalisent Suite par­lée – Réc­its de sou­venirs enfouis. Dis­posi­tif lourd et cen­tral – un plan fixe intem­porel – pour un essai dont l’intérêt est aus­si cer­tain que les lim­ites.

Plan fixe, con­tinu, fond noir. Le temps d’un mono­logue, la caméra reste éveil­lée jusqu’à ce que la parole se tarisse. On croirait ces lumières à déclenche­ment automa­tique, actives tant que quelqu’un s’anime dans leur champ. Lorsque celui ou celle qui par­le a fini, coupe, noir, puis une autre per­son­ne appa­raît et com­mence un nou­veau réc­it. Joël Brisse a écrit vingt-trois textes, vingt-trois anec­dotes glanées puis trans­for­mées pour être racon­tées. On y trou­ve de tout, du drame, du quo­ti­di­en à peine inter­rompu par d’infimes évène­ments, du sen­ti­ment tou­jours sur la base de sou­venirs loin­tains ou proches. Pas de thème com­mun sinon ce prisme du ressen­ti – qu’il s’agisse d’un mort ou d’un chien il y a puis­sance du sen­ti­ment alors ren­con­tré, qui par­fois a pris de l’ampleur avec le temps.

Même si l’accumulation des séquences y appelle, il serait peu intéres­sant de com­par­er les his­toires et les per­for­mances, for­cé­ment iné­gales. Mais d’évidence il faut louer la force d’écriture de Joël Brisse, et la force des acteurs qui pour la plu­part digèrent ces textes absol­u­ment bril­lam­ment. Le texte, en lui-même, s’approche de la nou­velle. Inséré dans le dis­posi­tif, dans ce qui sem­ble un lieu feu­tré, sans autre bruit que la voix qui le revêt, il se rap­proche du con­te (si on lui enlève son but moral), et du réc­it de con­fes­sion ou d’une séance de psy­ch­analyse. Éton­nement il y a une ambiance du hors champ, une étrangeté, peut-être con­fortée par les trois uniques plans de coupe, noc­turnes et mys­térieux. Un soupçon de fan­tas­tique, juste­ment hors champ car jamais con­fir­mé même s’il parait sou­vent sur le point de sur­gir. Les textes sous cet angle évo­quent Cortázar, lorsque l’écrivain dresse un quo­ti­di­en ou un per­son­nage des plus étranges, mais qu’il repousse à l’extrême le moment de révéler l’élément fan­tas­tique.

Ces vingt-trois réc­its, épurés de « toute » mise en scène, créent une grande puis­sance de visu­al­i­sa­tion. Nous voici au plus près du texte lui-même, à quelques enca­blures de la lec­ture. Mais alors quel intérêt d’en faire un film si c’est pour se rap­procher de « l’effet livre » ? Il serait claire­ment exagéré de n’en voir aucun, par­ti­c­ulière­ment à cause de ce à quoi ren­voie Suite par­lée. Le film impulse plusieurs ques­tions, en pre­mier lieu ce bon vieux rap­port entre fic­tion et doc­u­men­taire. Le dis­posi­tif fait d’abord penser à ce dernier. Seul mar­queur de fic­tion : des acteurs con­nus ou du moins déjà vus (Simon Abkar­i­an). Le réflexe reste cepen­dant per­sis­tant assez longtemps si l’on voit le film sans n’en rien savoir. Com­bi­en d’années encore avant que l’appréhension des images ne s’inverse com­plète­ment ? De nou­veaux enjeux nar­rat­ifs s’étireront lorsque la crise de la récep­tion des médias débouchera sur une incroy­ance majori­taire en l’image. Rap­pelons-le à titre d’exemple, aujourd’hui, les scan­dales de recy­clage d’images dans les jour­naux d’information font que des méfi­ances appa­rais­sent face à l’absence de repères spa­tiotem­porels. Mais demain ? Lorsque les retouch­es numériques seront si aisées qu’elles ne néces­siteront plus de bud­get con­séquent ? Le ciné­ma – fic­tion comme doc­u­men­taire – sera alors con­fron­té à un rap­port neuf à la per­cep­tion des images.

Fin de cette par­en­thèse autant éloignée du film que par lui per­mise. Suite par­lée, sur cette ques­tion de sa per­cep­tion, ne dépasse pas d’autres approches déjà anci­ennes, exem­plaire­ment Une sale his­toire de Jean Eustache (le nom de Picq est d’ailleurs don­né à un per­son­nage) où ce dernier pro­po­sait après un réc­it véridique le même réc­it joué par des acteurs. Ques­tion en sus­pend : la fic­tion est-elle plus puis­sante que la réal­ité ? C’était en 1977.

Plus intéres­sante aujour­d’hui et moins évi­dente est la fig­ure du con­teur qu’on retrou­ve ici lit­térale­ment. Finale­ment peu présente au ciné­ma en tant que forme directe, elle redonne à l’acteur une place peu à peu grig­notée par la recherche d’incarnation. Les vingt-trois acteurs inter­prè­tent et ten­dent à vivre leur texte mais surtout ils racon­tent, et c’est là l’étonnant.

Mal­gré une richesse par rebonds, les lim­ites de Suite par­lée ont l’évidence de sa forme, assez lourde. Un tel film a‑t-il sa place en salle quand il a tout d’une instal­la­tion ? Certes il faudrait com­mencer par déter­min­er la place actuelle de la salle de ciné­ma… Et l’entrée du ciné­ma dans les musées n’empêche pas un reflux : pourquoi pas du musée dans les salles, des espaces de pro­jec­tion à désen­claver pra­tique­ment plutôt qu’intellectuellement… Il n’empêche, Suite par­lée laisse un goût théorique un peu rêche, revers de son inévitable sys­té­ma­tisme.