Pour son pre­mier long métrage, Boots Riley livre une cri­tique acerbe des dérives du sys­tème cap­i­tal­iste. Sor­ry to Both­er You met en scène Cas­sius Green, surnom­mé « Cash », un jeune homme noir sans emploi vivant à Oak­land dans le garage amé­nagé de son oncle. Il réus­sit à décrocher un poste dans une société de télé­mar­ket­ing, Regalview, pour lequel il s’avère peu con­va­in­cant. C’est alors qu’un col­lègue lui con­seille d’utiliser sa « voix de blanc » (white voice), indis­pens­able s’il veut être pris au sérieux par les blancs for­tunés qu’il appelle. L’illusion est par­faite et Cash se décou­vre alors un don naturel pour la vente par télé­phone. Tan­dis que ses amis mili­tent pour leurs salaires et de meilleures con­di­tions de tra­vail, Cash se voit pro­mu au rang de pow­er caller et débute son ascen­sion.

Money, money, money

Au cœur d’une société en souf­france frap­pée par le chô­mage de masse, l’ennemi pre­mier est ici Regalview. L’entreprise tire prof­it du dés­espoir des tra­vailleurs, payés une mis­ère pour des heures de labeur ingrat. À chaque appel, Cas­sius et son bureau tra­versent le pla­fond et se retrou­vent physique­ment para­chutés dans l’intimité du poten­tiel client. Ce dis­posi­tif choisi pour met­tre en scène les appels télé­phoniques répéti­tifs du per­son­nage prin­ci­pal est adroit car il per­met, au-delà de son effet comique ren­voy­ant au titre du film (aux toi­lettes ou encore en plein deuil, Cas­sius appelle ses inter­locu­teurs sou­vent au mau­vais moment), de fig­ur­er l’évolution de son com­porte­ment. À mesure qu’il acquiert de l’expérience, il prend con­fi­ance en lui, se rap­prochant de son inter­locu­teur jusqu’à inter­a­gir avec lui.
Le scé­nario ne se con­tente toute­fois pas seule­ment de point­er du doigt, il con­te égale­ment les orig­ines d’une révolte et exhorte les opprimés à s’unir. Les colères et les frus­tra­tions des per­son­nages sont canal­isées pour mieux explos­er dans des sit­u­a­tions volon­taire­ment grotesques qui s’appuient à de nom­breuses repris­es sur un comique d’accumulation. Le stade suprême du cap­i­tal­isme est quant à lui ici représen­té par le plus gros client de Regalview, Wor­ry Free, une entre­prise dirigée par un dan­gereux méga­lo­mane qui garan­tit aux améri­cains dans l’impasse le gîte et le cou­vert à vie en échange d’un tra­vail assigné. Un esclavage mod­erne en toute légal­ité dont Cash décou­vri­ra les plus noirs des­seins notam­ment dans un faux clip pub­lic­i­taire en stop motion réal­isé par Michel Don­gry (un hom­mage assumé à Michel Gondry) qui met en scène des tra­vailleurs sur une chaîne de mon­tage rap­pelant net­te­ment Les Temps Mod­ernes de Char­lie Chap­lin.

La ques­tion raciale se trou­ve aus­si au cœur du film via l’utilisation dégradante de la « voix blanche » par les employées afro-améri­cains. Les acteurs sont dou­blés de façon grotesque dans ces séquences afin que le con­traste appa­raisse encore plus choquant. La dénon­ci­a­tion des dis­crim­i­na­tions et des stéréo­types resur­git de la même manière dans plusieurs séquences rad­i­cales et volon­taire­ment out­ran­cières (per­for­mance artis­tique, rap util­isant le mot nig­ger à répéti­tion…), qui mènent le per­son­nage vers une prise de con­science. Le réc­it fait alors une embardée fan­tas­tique pour dénon­cer les dan­gers de la course à la per­for­mance jusqu’à l’absurde dont le con­som­ma­teur se révèle finale­ment com­plice, l’offre étant indis­so­cia­ble de la demande. Nous ne détaillerons pas ici avec pré­ci­sion l’étonnante direc­tion que prend le scé­nario dans les trente dernières min­utes, mais il est toute­fois impor­tant d’en évo­quer la per­ti­nence : Boots Riley pousse à son parox­ysme l’obsession des dirigeants de multi­na­tionales de ren­dre les tra­vailleurs tou­jours plus forts, dociles et manip­u­la­bles. En ori­en­tant ain­si son réc­it, il ne cherche pas le réal­isme mais la provo­ca­tion par l’exagération et réus­sit son pari. Sor­ry to Both­er You n’échappera pas à la com­para­i­son avec Get Out sor­ti un an aupar­a­vant, dans lequel appa­raît égale­ment Lakei­th Stan­field. Reste que si Jor­dan Peele avait finale­ment été trop frileux dans le dernier quart de son scé­nario, Boots Riley assume et exploite pleine­ment le poten­tiel hor­ri­fique de sa réflex­ion.