Le dernier film de Boudewi­jn Koole ne laisse aucune ambiguïté quant à l’influence bergmani­enne : cer­taines scènes de Sonate pour Roos sont en effet de véri­ta­bles cita­tions du film d’Ingmar Bergman Sonate d’automne réal­isé en 1978. Sans compter que le sujet qu’aborde le film se révèle très proche : Roos, une jeune femme pho­tographe vient pass­er quelques jours en Norvège chez sa mère pianiste avec qui les rela­tions sont on ne peut plus froides. Elle va toute­fois être amenée à bris­er la glace puisqu’elle doit lui annon­cer, ain­si qu’à son petit frère, qu’elle est grave­ment malade.

Si cette inspi­ra­tion se ressent net­te­ment dans une pre­mière par­tie qui insiste sur les dif­fi­cultés que Roos éprou­ve à se rap­procher de sa mère, c’est à l’issue d’une scène de con­fronta­tion entre les deux femmes que le film finit par pren­dre une toute autre direc­tion. Plutôt que de se con­cen­tr­er sur la fin du non-dit, le film s’attache à met­tre en scène com­ment Roos se met à l’écoute de son corps, pro­gres­sive­ment rongé par une mal­adie restée incon­nue. C’est en explo­rant la rela­tion presque fusion­nelle qu’elle entre­tient avec son petit frère que le film se recen­tre sur le vécu de Roos à tra­vers ce qu’on pour­rait définir comme une poé­tique de la pul­sa­tion.

Une expérience sonore du corps vécu

Tous deux ani­més par une même pas­sion pour l’enregistrement du réel, Roos et son petit frère sem­blent en effet incar­n­er à eux deux les organes sen­soriels d’un même corps : elle le pho­togra­phie tan­dis qu’il enreg­istre son souf­fle et les bat­te­ments de son cœur. Le cœur et la res­pi­ra­tion sont dès lors autant de pul­sa­tions qui vien­nent fig­ur­er la résis­tance vitale du corps de Roos à la mal­adie. En enreg­is­trant les échos pro­duits par la fonte d’un impres­sion­nant mur de glace sonorisé, le tra­vail de mix­age du petit frère de Roos finit par devenir la bande orig­i­nale du film : les sons du piano, de la nature et du corps humain se con­fondent har­monieuse­ment en une même pul­sa­tion vitale qui devient le principe esthé­tique du film. C’est à tra­vers ce per­ti­nent tra­vail du son que le film parvient à ren­dre le vécu sub­jec­tif de Roos, et le choix des paysages enneigés con­tribue égale­ment à retran­scrire cette sin­gulière expéri­ence du corps vécu en insis­tant sur l’acoustique si spé­ci­fique que con­fèrent la neige et la glace et qui oblige cha­cun à écouter son pro­pre corps.

L’indéniable “ça a été” de la photographie

En insérant dans le flux même du film les pho­togra­phies que Roos prend sur le vif, le réal­isa­teur nous donne ain­si accès au regard de son pro­tag­o­niste et à sa sen­si­bil­ité. Ces images fix­es qui font pro­gres­sive­ment bas­culer le film vers un cer­tain passé de l’image pho­tographique, ponctuent le flux des images comme pour sig­ni­fi­er une pul­sa­tion en perte de régu­lar­ité ; juste­ment celle du cœur de Roos. Pour la plu­part des macropho­togra­phies et des gros plans d’objets du quo­ti­di­en, ces pho­togra­phies con­tribuent égale­ment à ancr­er le film dans un vécu réal­iste grâce au « ça-a-été » indé­ni­able que la pho­togra­phie con­voque tou­jours.

À tra­vers ce tra­vail sur la fix­ité de l’image pho­tographique, Boudewi­jn Koole met en scène une cer­taine ary­th­mie de la pul­sa­tion visuelle et sonore qui sem­ble fig­ur­er la fin du film et celle du corps de Roos. Plus qu’une sim­ple touche poé­tique, elle per­met de traduire avec justesse un ressen­ti physique com­plexe. Quant à la pudeur qui fait choisir au réal­isa­teur de ne jamais jus­ti­fi­er les choix de Roos, elle est sûre­ment ce qui per­met au film de ne pas endom­mager cette finesse dont il fait preuve.