Dans la lignée de toute une pro­duc­tion nord-européenne qui abor­de assez régulière­ment la ques­tion du genre et des trans­gen­res, Some­thing Must Break d’Ester Mar­tin Bergs­mark a au moins le mérite de ne pas réduire son sujet à une étude sociale et socié­tale, entre reven­di­ca­tion poli­tique volon­tariste et désir d’assimilation à la norme dom­i­nante. Il faut dire que le film repose entière­ment sur le per­son­nage de Sebas­t­ian, devenu Ellie, jeune trans­genre au bord de la mar­gin­al­ité qui a décidé de vivre sans se préoc­cu­per du regard inter­ro­ga­teur ou répro­ba­teur des autres. Ce par­ti-pris scé­nar­is­tique déleste d’entrée de jeu le pro­pos d’un besoin de jus­ti­fi­ca­tion qui, au-delà des con­sid­éra­tions péd­a­gogiques qu’on pour­rait lui louer (sen­si­bilis­er le spec­ta­teur à l’acceptation d’un per­son­nage qui défie les caté­gori­sa­tions), aurait pu se retourn­er con­tre le film lui-même en cristallisant l’attention du spec­ta­teur sur la ques­tion de la dif­férence tout en le met­tant en posi­tion dom­i­nante. Ici, le con­flit se love plutôt au niveau de l’intime et pré­cisé­ment dans ce qui lie Ellie à Andreas, le garçon dont elle tombe rapi­de­ment amoureuse après l’avoir ren­con­tré dans les toi­lettes publiques à la suite d’une trop banale agres­sion trans­pho­be. Si Andreas recon­naît égale­ment son atti­rance pour le per­son­nage prin­ci­pal, il y oppose néan­moins une forme de résis­tance du fait qu’Ellie n’est ni totale­ment une fille, ni totale­ment un garçon, ce qui jette le flou sur son hétéro­sex­u­al­ité sup­posée et revendiquée. Tout l’enjeu du film – comme son titre l’indique – va donc repos­er sur le frag­ile équili­bre entre l’acceptation de ce qui doit être et la remise en ques­tion de cer­tains pré­sup­posés.

Passages obligés

Si le pro­pos ne s’encombre pas des écueils du film à thèse, le scé­nario n’évite cepen­dant pas le piège de l’accumulation de scènes atten­dues, ce qui rend Some­thing Must Break pris­on­nier de ses mod­èles ciné­matographiques (on pense notam­ment à Boys Don’t Cry de Kim­ber­ly Peirce). L’indépendance d’esprit que revendique Ellie ne l’absout cepen­dant pas de devoir pay­er le prix fort auprès de la société sué­doise : con­stam­ment au bord de la mar­gin­al­i­sa­tion, le per­son­nage doit subir la défi­ance, les remar­ques ou ques­tions humiliantes, quand une scène de drague ne vire pas à l’agression la plus banale­ment sor­dide. En con­tre­point de qui ressem­ble à des pas­sages oblig­és trop sou­vent vus dans le ciné­ma LGBT (alors que François Ozon est pour­tant par­venu à s’en affranchir dans le pour autant dis­cutable Une nou­velle amie), le dis­posi­tif filmique prend le par­ti de nous don­ner accès à l’intériorité du per­son­nage par le biais de la voix off sur­plom­bante d’Ellie qui ques­tionne et com­mente son rap­port au monde. Seule­ment, l’universalisme des mots employés et des phras­es con­sti­tuées rend ce choix nar­ratif totale­ment con­tre­pro­duc­tif : les for­mules que prononce le per­son­nage ne sem­blent jamais être le reflet dialec­tique de sa sin­gulière pen­sée, sorte de jour­nal intime ado­les­cent trop puéril pour pou­voir cir­con­scrire un mal-être en quelques mots. Si Ellie revendique la pos­si­bil­ité de s’affranchir de la présence de l’autre pour pour­suiv­re son chemin, c’est dans l’expression trop lit­térale de cette volon­té que le film est prob­a­ble­ment le moins con­va­in­cant.

Cœurs à corps

Pour­tant, au-delà de cette lour­deur scé­nar­is­tique et d’une réso­lu­tion des enjeux un peu trop prévis­i­ble, Some­thing Must Break tire sa frag­ile beauté du fait de ne jamais faire du corps d’Ellie un spec­ta­cle. En 2004, on se sou­vient que dans Wild Side, Sébastien Lif­shitz arbo­rait cette même intégrité dans la manière de met­tre en image le désor­dre mineur provo­qué par l’apparition d’un per­son­nage trans­sex­uel. C’est avec ce même souci du non-événe­ment que la réal­isatrice Ester Mar­tin Bergs­mark fig­ure l’intimité de son per­son­nage. Des rela­tions char­nelles aux sim­ples choix ves­ti­men­taires, le quo­ti­di­en d’Ellie s’inscrit dans un désir de nor­mal­i­sa­tion et de totale accep­ta­tion qui ne trou­ve d’obstacles que dans les préjugés exprimés par les hommes qu’elle croise. C’est dans ces inter­stices – comme autant de sus­pen­sions dans le déroulé trop clas­sique du réc­it – que le pro­pos trou­ve une res­pi­ra­tion et un flot­te­ment bien­venus, ne faisant jamais du par­cours d’Ellie l’emblème d’une com­mu­nauté. Il est dom­mage que la réal­isatrice n’ait pas davan­tage assumer cette explo­ration de l’organique (et notam­ment son appréhen­sion des élé­ments, comme l’eau au cen­tre de quelques scènes) pour libér­er son per­son­nage d’un dis­cours par­fois empesé et trop lis­i­ble dans ses inten­tions.