Présen­té par l’ACID à Cannes en 2009, passé et remar­qué dans de nom­breux fes­ti­vals (dont Doclis­boa, la même année), Som­bras a fini par se fray­er un chemin dans la jun­gle de la dis­tri­b­u­tion, si cru­elle pour la créa­tion doc­u­men­taire. Ori­ol Canals for­mule une sub­tile vari­a­tion autour de des­tins de migrants, à l’équilibre entre mod­estie et ambi­tion.

Som­bras porte sur une ques­tion con­tem­po­raine lanci­nante et insol­u­ble qui a inspiré de nom­breux films : les migra­tions clan­des­tines. En dehors du fait qu’il s’ag­it de don­ner une représen­ta­tion à des invis­i­bles – ou une con­tre-représen­ta­tion, à l’en­con­tre de celle, par exem­ple, de la télévi­sion et de ses actu­al­ités –, on peut se ris­quer à une hypothèse pour expli­quer cette accoin­tance entre ce sujet et le ciné­ma. Ces flux met­tent en jeu des ques­tions de pro­jec­tion d’un imag­i­naire et de fan­tasmes, aus­si d’espace. Bref, autant d’éléments ciné­matographiques – un champ (où l’on est) et un con­trechamp (d’où l’on est par­ti) se con­fon­dant sou­vent avec un hors-champ. Des œuvres se situent par­fois à l’interstice de ces régimes de représen­ta­tion, comme le beau et douloureux Après l’océan d’Éliane de Latour (2009), une fic­tion. Dans ce dernier, un duo sol­idaire arrivé en Espagne se trou­vait séparé suite à une descente de police ; l’un en réchap­pait et con­tin­u­ait sa route en France puis en Grande-Bre­tagne, l’autre vivait la honte du retour au pays. L’un deve­nait à la fois le hors-champ et le con­trechamp de l’autre – même s’ils restaient liés par quelques enreg­istrements audio, et envois d’argent d’Eu­rope en Afrique.

Se déroulant égale­ment en Espagne, Som­bras pro­pose de renouer avec un pays et une famille dont on est par­fois sans nou­velles depuis de nom­breuses années. Une par­tie du dis­posi­tif du film repose sur une forme de nudité : on étend un drap blanc, pose la caméra sur un pied ; des vis­ages à la peau som­bre vien­nent se poster devant l’ob­jec­tif et dis­ent une let­tre filmée à ceux du pays. Autant de bouteilles à la mer pour ces rescapés d’une tra­ver­sée de tous les dan­gers ? On peut penser le con­traire ; dans le générique de fin, on voit des mains s’affairer, gar­nir des enveloppes de cas­settes, pour les des­ti­nataires de cette cor­re­spon­dance. Som­bras est un film, c’est aus­si un fil qui tente de renouer un lien rompu, mod­este­ment, pour quelques indi­vidus. Un fil aus­si frag­ile et mod­este que ces vies mal­menées dans cette Europe que l’on rêve en Eldo­ra­do au sud de la Méditer­ranée. Il faut aus­si dire qu’un étrange sen­ti­ment provient du laps de temps entre l’année de tour­nage – 2008 – et aujourd’hui. Il émane du présent trou­blé de l’Espagne ; ce pays d’émigration hier, devenu un pays d’immigration attrac­t­if, en train de rede­venir un pays de migrants pour la jeunesse qual­i­fiée. Une sit­u­a­tion évidem­ment incom­pa­ra­ble à celle de ces damnés africains, mais d’une ironie tout à fait sin­gulière.

Le titre nous dit « som­bras » (« des ombres »), on pour­rait tout autant évo­quer des âmes errantes coincées dans un pur­ga­toire qui prend des airs d’éternité. Ces per­son­nes déam­bu­lent à côté de la vie, repoussées dans les marges de ce ter­ri­toire, occu­pant des campe­ments de for­tune dans des ter­rains vagues, marchant au bord des voies rapi­des. Pour les autochtones, ils font par­tie du paysage, on frôle à peine du regard cette présence famil­ière. Out­re son dis­posi­tif de cor­re­spon­dance entre ici et là-bas, Som­bras dit bien cette con­di­tion où l’absurde le dis­pute au trag­ique. On se situe loin du geste poéti­co-rageur de Syl­vain George dans Qu’ils reposent en révolte (2010), l’autre pan du film priv­ilégie une douceur âpre, une lenteur et des trouées con­tem­pla­tives – par­fois très graphiques visuelle­ment – qui inscrivent une mélan­col­ie poignante, for­mu­lant le sur­place et le désœu­vre­ment. À une reprise, la représen­ta­tion se trou­ve rompue car la caméra est mal­v­enue et mal­menée, cer­tains souhait­ent rester sans vis­age – et sans nom. Une autre fois, on passe par la refor­mu­la­tion et le sim­u­lacre lors d’une séance de « loca­tion de papiers » baig­nant dans une atmo­sphère de film noir – une obscu­rité rompue par quelques lumières tran­chantes découpant ces sil­hou­ettes. Des êtres scindés, ni ici, ni là-bas : nulle part.