Solange est cette jeune femme que l’on a vue sur YouTube par­ler avec déli­catesse des poils ou con­tem­pler avec un dédain mêlé d’envie assumée l’entière fil­mo­gra­phie de son anci­enne cama­rade de la pro­mo­tion des Tal­ents Cannes, Léa Sey­doux. Elle choisit donc de délaiss­er le for­mat con­fort­able de la bulle pour épouser celui du long-métrage. Dans Solange et les vivants, le per­son­nage qu’elle inter­prète est en proie à un mal mys­térieux : dès qu’elle se retrou­ve seule, elle s’évanouit. Une galerie de per­son­nages se suc­cède donc à ses côtés pour lui apporter un sou­tien salu­taire bien que pas­sager. L’argument est prob­lé­ma­tique d’emblée si l’on con­sid­ère que le dis­cours-Inter­net de Solange tend, au con­traire, à faire l’éloge de la soli­tude. Son con­fine­ment peut par­fois être angois­sant, mais il lui per­met d’accéder à un regard qu’elle juge plus juste, plus lucide et plus atten­tif aux bizarreries du quo­ti­di­en. Ce sont les autres êtres humains à l’aise dans le monde qui sont envis­agés comme des créa­tures étranges. On peut expli­quer ce décalage: l’histoire racon­te davan­tage la genèse du per­son­nage, met­tant au pre­mier plan des doutes en dis­so­nance avec la béat­i­tude bur­lesque et par­fois jubi­la­toire que l’on trou­ve dans ses pastilles. Le film explore les fonde­ments de ce ton pré­cieux et mali­cieux, il en exhibe les racines mal­heureuses, la dépres­sion pio­nnière. L’œuvre sem­ble donc scindée entre deux envies : elle tente à la fois de cap­tur­er l’esprit Solange qui a con­quis cer­tains inter­nautes rétifs au change­ment tout en s’en écar­tant timide­ment par une ten­ta­tive de mise en scène plus dis­tan­ciée et par le choix d’un per­son­nage légère­ment dif­férent, encore en ges­ta­tion. Pour­tant, tirail­lée entre une tra­di­tion de ciné­ma auto­bi­ographique et un désir de sor­tir de soi, Solange mon­tre que le solip­sisme est une mal­adie dont on ne guérit pas si facile­ment.

Solange dans l’espace

Par­mi les inno­va­tions dif­féren­ciant ce long-métrage des appari­tions habituelles de Solange, se trou­ve l’an­gle par lequel elle choisit d’abor­der la mise en scène de son corps. Elle aban­donne le plan rap­proché et les con­fes­sions à la caméra qui l’ac­com­pa­g­nent pour élargir le spec­tre du champ et nous don­ner à voir autre chose qu’un vis­age pris dans un dis­cours. Des pieds aperçus en gros plan dans la pre­mière scène jusqu’aux plans moyens d’un apparte­ment dans lequel Solange sem­ble per­due dans le blanc d’un décor, la caméra s’éloigne pro­gres­sive­ment du bla­son pour épouser plus sin­gulière­ment la géo­gra­phie de la soli­tude : un per­son­nage erre dans un espace trop vaste qu’il est con­traint habiter. Dès lors, Solange ne te par­le plus réelle­ment, elle ânonne en voix off des pro­pos non adressés comme le spec­tre qu’elle est dev­enue. Ce tarisse­ment poé­tique de la parole jusqu’au silence est redou­blé visuelle­ment par l’é­vanouisse­ment lit­téral du per­son­nage qui sem­ble man­i­fester, ne serait ce que par sa blancheur, un désir con­stant de dis­pari­tion. Cet évanouisse­ment est relayé par les nou­veaux per­son­nages que Solange fait défil­er devant la caméra au gré des dif­férents chapitres. Vieil amant belge, voi­sine qui vient d’ac­couch­er, par­ents restés au Cana­da, club­ber invétéré, fam­i­liers ou incon­nus, ils nous sont présen­tés comme autant d’in­trus qui ten­tent d’avoir une prise sur son mal-être, de l’in­ter­préter et d’y remédi­er à leur façon.

Contre les vivants

Pour­tant, toutes ces ten­ta­tives de com­mu­ni­ca­tion achop­pent : aucune rela­tion à pro­pre­ment par­ler n’est établie. Solange cherche la com­pag­nie des autres mais son silence sem­ble encore plus pesant, en leur présence (la scène où elle regarde en silence la télévi­sion avec son pro­prié­taire en est un très bon exem­ple). Si l’in­clu­sion dans le champ de nou­velles fig­ures est une manière plus juste de met­tre en ten­sion le per­son­nage et son envi­ron­nement, on ne peut s’empêcher de décel­er un cynisme, une ironie per­sis­tante qui con­tred­it cette impul­sion altru­iste. « Je sais que ça se passe mieux quand je ne me demande pas com­ment ça se passe pour les autres », explique Solange en intro­duc­tion. De fait, les autres ne sont ici que des éma­na­tions d’un décor jugé terne, des créa­tures insignifi­antes ayant autant de valeur que les murs qui empris­on­nent le per­son­nage : méprisés et dédaignés, ils ne ser­vent le plus sou­vent (à quelques excep­tions près, comme l’a­mant) qu’à soulign­er la fon­da­men­tale orig­i­nal­ité de Solange, son inca­pac­ité à se réduire à la médi­ocrité d’un monde ryth­mé par les actu­al­ités vul­gaires dont elle n’a que faire. Finale­ment, la solu­tion trou­vée par Solange par l’in­ter­mé­di­aire de la fig­ure pit­toresque de Françoise, excen­trique vieille dame du cinquième arrondisse­ment, con­siste à s’adress­er aux autres sur Inter­net par des vidéos YouTube : manière la plus effi­cace de se faire con­naître par l’Autre sans avoir à s’y con­fron­ter directe­ment et sans devoir pren­dre en compte des con­fes­sions embar­ras­santes et des détails de vie encom­brants. La boucle étant enfin bouclée, on ne peut s’empêcher de con­stater que ce pre­quel un rien suff­isant altère un peu le charme naïf d’un per­son­nage mis­an­thrope que l’on aurait aimé aimer.