À Bangkok, un Européen et une Thaï­landaise vivent ensem­ble, mais elle répugne à se laiss­er touch­er par lui. Il a des affaires dont il s’oc­cupe à dis­tance, elle vient du quarti­er chaud de Soi Cow­boy. Le quo­ti­di­en de ce cou­ple-là, on s’en doute, n’est pas fameux. L’homme tente de s’at­tir­er la ten­dresse de la femme en lui offrant des cadeaux, et ils finis­sent par par­tir en excur­sion dans les ruines d’un tem­ple. Filmée dans un noir et blanc posé tâchant d’en accentuer le dépouille­ment, leur his­toire occupe les deux tiers des deux heures que dure le film. Dans le dernier tiers, cadré à l’é­paule et en couleurs, on suit le frère de la femme, entre­vu précédem­ment, pour une intrigue mafieuse qui finit par recouper la pre­mière au sein du quarti­er de Soi Cow­boy, révélant au pas­sage le côté cru­elle­ment matéri­al­iste et marc­hand de cette rela­tion amoureuse. Effet de déstruc­tura­tion cal­culé pour dévoil­er bru­tale­ment l’hypocrisie sous un regard d’artiste ? Plutôt un dernier effet-choc con­clu­ant une série d’ef­fets de manche.

Dès l’ex­po­si­tion des parte­naires côte à côte dans leur lit, on sent que quelque chose cloche, qu’on veut nous impos­er un dis­cours, une idée, un pes­simisme pré­fab­riqué d’a­vance pour nous impres­sion­ner en se don­nant une hau­teur de vue illu­soire. Trop facile de fig­ur­er l’in­con­fort d’un cou­ple en jouant sur les clichés physiques rési­dant dans l’œil du spec­ta­teur, en met­tant ensem­ble une petite jeune femme frag­ile et un gros blond guère avan­tagé par le cli­mat qui le fait tran­spir­er. Des plans longs à l’ex­trême, figés dans une pos­ture d’en­to­mol­o­giste, main­ti­en­nent l’homme dans cet état d’ob­jet repous­sant : quand ils le fil­ment en train de laver l’in­té­gral­ité de son corps adipeux sous la douche ou de se mas­turber après un énième échec à faire l’amour avec sa com­pagne (échecs mis en scène à répéti­tion), ils en font moins un per­son­nage que l’in­stru­ment d’une obser­va­tion qui ne cherche pas tant à capter une vérité qu’à trou­ver une représen­ta­tion intim­i­dante d’une idée pré­conçue. Quand elle ne se fait pas mouss­er sur le dos de son per­son­nage-vic­time, la caméra s’at­tarde sur le vide auquel elle s’é­chine à don­ner un sens, se cher­chant quelque chose à dire sur l’en­nui du cou­ple, le règne de l’ar­gent ou sim­ple­ment le temps qui passe par des trav­el­lings pré­cau­tion­neux sur un grille-pain en marche, une cal­culette ou une vieille dame déam­bu­lant dans un couloir.

Performance

Thomas Clay aime de toute façon les plans longs et les trav­el­lings élégam­ment courbes, qu’il case à tout bout de champ quand il s’ag­it de se don­ner l’air de mar­quer le coup, de laiss­er la trace d’un regard d’artiste: chez lui, c’est une ques­tion de per­for­mance. C’est que ce réal­isa­teur reste ani­mé, non d’une idée sincère et ouverte sur le monde, mais de la très hau­taine et nom­briliste envie de faire mon­tre d’une vir­tu­osité à laque­lle il espère don­ner une rai­son d’être, avec la com­plic­ité active d’un chef-opéra­teur tal­entueux[1] et celle, pas­sive, du pub­lic intimidé qui y pro­jette ses pro­pres idées toutes faites. Ce plaisir soli­taire de se regarder filmer était déjà le moteur de son précé­dent et pre­mier long métrage, The Great Ecsta­sy of Robert Carmichael tourné dans son Angleterre natale. Celui-ci, qui fai­sait mine de jeter un regard implaca­ble sur la sauvagerie humaine cam­ou­flée par les con­ven­tions sociales en déploy­ant ses effets autour de la déchéance, des vio­ls et des meurtres, cam­ou­flant sa com­plai­sance der­rière le hors-champ et la lenteur mil­limétrée des longues pris­es, était, mal­gré les efforts de cer­tains — même à Critikat — bel et bien indéfend­able dans son exploita­tion hyp­ocrite des turpi­tudes humaines pour asseoir une pré­ten­due supéri­or­ité de vision de cinéaste.

La dis­tri­b­u­tion à la sauvette de son sec­ond long-métrage témoigne des aléas de la glo­ri­ole fes­ti­val­ière. En 2006, à la “semaine de la cri­tique” du fes­ti­val de Cannes, The Great Ecsta­sy of Robert Carmichael pro­dui­sait l’ef­fet escomp­té : cris de vierge effarouchée, claque­ments de sièges, divi­sion entre défenseurs intimidés d’un petit génie et con­temp­teurs out­rés d’un gros malin. En 2008, Clay reve­nait sur la Croisette, dans la caté­gorie “Un cer­tain regard”, avec son film suiv­ant Soi Cow­boy sous le bras : indif­férence générale — pas assez de vio­lence “rad­i­cale” et “sans com­pro­mis”, sans doute. En 2011, on n’en­tend plus par­ler de Thomas Clay, et Soi Cow­boy sort en France, seule­ment dif­fusé par le ciné­ma parisien Le Brady. Regret­table, vrai­ment ? À ceux que The Great Ecsta­sy… avait effarouchés, Soi Cow­boy pour­rait inspir­er un peu plus de sym­pa­thie, puisqu’il sait se pass­er de l’épou­van­tail de la vio­lence extrême. Mais sur le fond, l’hypocrisie de l’u­til­i­sa­tion des images, la mis­ère humaine du petit démi­urge qui pré­tend point­er celle des autres, restent aus­si peu fréquenta­bles.

Notes

Notes
↑1 Après la lumière soignée de Yor­gos Arvani­tis pour The Great Ecsta­sy of Robert Carmichael, Clay s’ad­joint ici les ser­vices de Say­omb­hu Mukdeep­rom, fidèle col­lab­o­ra­teur de Weerasethakul.