Plus qu’une suite vir­ile du Sicario de Denis Vil­leneuve (tou­jours écrite par Tay­lor Sheri­dan), Sicario : La Guerre des car­tels ressem­ble à la pour­suite et la con­fir­ma­tion d’un pro­jet qui a sans doute été our­di dès le pre­mier film : l’étab­lisse­ment d’une fran­chise, voire d’une nar­ra­tion de série. Le pitch : une guerre sale menée par l’Amérique con­tre les car­tels mex­i­cains, où se con­fondraient des “opéra­tions noires” soutenues par l’ad­min­is­tra­tion avec pour fer de lance le bar­bouze de la CIA Matt Graver (Josh Brolin) et la vendet­ta per­son­nelle menée par le som­bre Colom­bi­en Ale­jan­dro (Beni­cio Del Toro) amené à tra­vailler main dans la main avec le précé­dent. Passé une intro­duc­tion en forme d’ac­tu­al­i­sa­tion tout à fait oppor­tuniste et vite oubliée du thème cen­tral (la con­tri­bu­tion sup­posée des car­tels à l’in­fil­tra­tion de dji­hadistes aux États-Unis via l’im­mi­gra­tion clan­des­tine), Sicario : La Guerre des car­tels déploie dans les min­utes qui suiv­ent moult clins d’œil et signes d’af­fil­i­a­tion à son prédécesseur : musique cav­erneuse glis­sant sur des vagues grinçantes de vio­lon­celle (inspirées par le tra­vail de feu Jóhann Jóhanns­son pour l’autre film — c’est sa col­lab­o­ra­trice qui reprend ici le flam­beau), scène d’as­saut sous lunettes de vision noc­turne, arrivée de Graver en tongs, bon­bonnes d’eau menaçantes, tan­dis que démarre un nou­veau réc­it par­al­lèle de par­cours d’un per­son­nage sec­ondaire, petit rouage du car­tel qui fini­ra par crois­er la route d’Ale­jan­dro.

Témoins embarqués

Mais ce n’est pas vrai­ment la mul­ti­tude de ces signes de recon­nais­sance qui accrédite le mieux l’hy­pothèse d’une con­tin­u­a­tion : à l’ar­rivée, un seul d’en­tre eux, la musique, se sera imposé par­mi les élé­ments de sig­na­ture d’une fran­chise. C’est au con­traire la façon dont cette “suite” ravale l’o­rig­i­nal, en révise l’ap­proche des élé­ments com­muns, qui donne des indi­ca­tions sur sa direc­tion. Le film de Vil­leneuve mon­trait, on s’en sou­vient, une cer­taine rou­blardise à instau­r­er un sem­blant de dis­tance au sein de son argu­ment polici­er à la pro­fondeur sures­timée, que ce soit par ses cadrages loin­tains (comme ses sur­vols des sin­u­osités des éten­dues déser­tiques) ou par la prox­im­ité d’un point de vue extérieur à cette guerre sale, celui de l’hy­pothé­tique héroïne jouée par Emi­ly Blunt, témoin impuis­sante et dépassée de bout en bout par l’ab­jec­tion qu’elle décou­vrait des deux côtés du con­flit. Ce per­son­nage révélait (et plus encore à la lumière de ce nou­veau volet dont il est pour­tant absent, lais­sant les deux parte­naires de Blunt pren­dre offi­cielle­ment la tête de l’af­fiche) un dou­ble usage fort oppor­tun. On pou­vait y voir une approche intimiste du genre (encore que l’in­tim­ité avec le per­son­nage avait ses lim­ites, la mise en scène prenant aus­si ses dis­tances avec l’im­puis­sance même de ce dernier), mais aus­si une forme de cau­tion (comme les par­ti-pris de réal­i­sa­tion jouaient aus­si le rôle de ver­nis) pour faire pass­er des enjeux finale­ment con­ven­tion­nels de fron­tière trou­ble entre Bien et Mal, où les deux hommes de l’om­bre menaient la danse en ver­tu d’une fin qui jus­ti­fierait les moyens. Or Sicario : La Guerre des car­tels, privé de Blunt, donc, mais aus­si con­fié au réal­isa­teur Ste­fano Sol­li­ma (des séries ital­i­ennes Gomor­ra et Roman­zo Crim­i­nale), ne s’embarrasse pas d’une telle pos­ture. Ici, c’est ouverte­ment une affaire de gros bras et de bruns ténébreux, où le moin­dre regard plus ou moins inno­cent (en l’oc­cur­rence celui de l’ado­les­cente Isabel, fille d’un chef de car­tel kid­nap­pée par les gen­tils pour forcer ce dernier à sor­tir du bois) se ver­ra impliqué et affec­té sans ménage­ment ; la dis­tance des plans et le découpage sont plus con­ven­tion­nels, “trans­par­ents” ; le point de vue est con­stam­ment inté­gré au plus près des actions des héros, restant à leur hau­teur, partageant même avec eux l’en­fer­me­ment des véhicules où l’on reste à l’af­fût du dan­ger.

Saga programmée

C’est tout le pre­mier degré mus­clé et com­plaisant de cette chronique d’opéra­tions coup de poing et de vengeance, sous-ten­dant déjà le pre­mier Sicario, qu’on laisse ain­si remon­ter à la sur­face et s’im­pos­er, pour faire de cette Guerre des car­tels un film d’ac­tion assumé, mais surtout un spec­ta­cle où le regard n’est plus vrai­ment invité à choisir sa dis­tance vis-à-vis des enjeux. Quoi qu’on pense de l’ap­proche de Vil­leneuve dans son pro­pre film, elle avait au moins le mérite de laiss­er au spec­ta­teur la pos­si­bil­ité de se laiss­er saisir par l’hor­reur physique et morale des événe­ments — même si la posi­tion du cinéaste restait plus ambiguë. Avec Sol­li­ma aux manettes, on n’hésite plus à laiss­er enten­dre que la grosse panoplie de bar­bouzes grin­gos surar­més en ter­ri­toire étranger resterait plus ras­sur­ante que l’u­ni­forme de policiers locaux ayant toutes les chances d’être cor­rom­pus (ce qui rap­pelle la com­plai­sance envers l’homme de ter­rain en armure per­cep­ti­ble dans un précé­dent et dou­teux long-métrage du même réal­isa­teur, ACAB — All Cops Are Bas­tards). L’ex­trémité des moyens pour par­venir à la fin devient une norme, un état de fait induit par le job et sur quoi on s’at­tarde peu, un pro­gramme où l’on ne s’ac­corde une pause que pour dessin­er des motifs cen­sés le nuancer, mais dans l’ensem­ble peu intéres­sants sur le long terme : l’ami­tié mas­cu­line en sour­dine entre le bar­bouze et le vengeur, l’hu­man­i­sa­tion de ce dernier au con­tact de l’en­fant de son enne­mi, ou encore la résur­rec­tion par­ti­c­ulière­ment grat­inée d’un lais­sé pour mort — scène impres­sion­nante mais qui à l’ar­rivée n’au­ra existé que pour annon­cer un retour pro­gram­mé. En somme, entre les efforts pour assur­er la con­nivence avec les héros (même le côté glaçant d’Ale­jan­dro a sem­ble-t-il être adouci, au regard de ce qu’on l’a vu faire dans le pre­mier film), la mise au pas de la caméra et les effets fin­aux d’an­nonce de relance dans un prochain épisode (cliffhang­er, insis­tance sur les per­son­nages appelés à revenir), on n’est pas tant proche de la pour­suite d’une fran­chise que des procédés d’une série télévisée de type Shoot­er — c’est-à-dire pas des plus ambitieuses.