Les frères Noah et Logan Miller ne sont pas les pre­miers à approcher l’Ouest améri­cain via l’an­gle de l’ab­surde. Shérif Jack­son (tra­duc­tion sans la moin­dre saveur du titre orig­i­nal, le plus ambigu Sweet­wa­ter) a pour­tant son délire bien à lui : un shérif dansant, un prophète mor­mon illu­miné, le tout dans un coin d’Amérique pho­tographié comme une Arcadie sauvage, sous un ciel colos­sal ne pou­vant, d’emblée, qu’abrit­er une con­fronta­tion titanesque.

Le shérif Jack­son (Ed Har­ris) et le prophète Josi­ah (Jason Isaacs) vont ain­si s’af­fron­ter, avec en toile de fond la vengeance mutique de Sarah (Jan­u­ary Jones), ex-pros­ti­tuée rangée et dont le mari a été assas­s­iné. Elle qui était au départ un per­son­nage étrange, intéres­sant et auquel le non-dit con­férait un lus­tre cer­tain, n’a à présent plus pour elle que le mas­sacre sys­té­ma­tique, mécanique de ceux qui l’on privée de son époux, tan­dis que le shérif et le prophète sont engagés dans une vigoureuse bataille d’ego.

Ven­ger­esse, l’ex-pros­ti­tuée se trans­forme instan­ta­né­ment en implaca­ble machine de mort tan­dis que le prophète et le shérif tran­scen­dent leur con­di­tion de sim­ple per­son­nage pour devenir, respec­tive­ment, les avatars des pou­voirs spir­ituel et sécu­laire, évidem­ment antithé­tiques. Le mys­tère s’é­vanouit, et les per­son­nages per­dent toute human­ité, devenant des pan­tins unique­ment défi­nis par leur car­ac­téris­tique prin­ci­pale, leur gim­mick, assuré par le caboti­nage out­ranci­er d’Har­ris et d’Isaacs, et par le non-jeu con­ster­nant de Jan­u­ary Jones – et la vacuité qui va avec.

D’une approche du west­ern – ces per­son­nages sin­guliers, une esthé­tique visuelle au lyrisme grandiose – qui sem­blait, de prime abord, plutôt rafraîchissante, ne reste alors plus grand chose. Les frères Miller sem­blent se dés­in­téress­er de leur cadre, de leur genre, dès que ceux-ci ne ser­vent plus directe­ment les aspects les plus car­i­cat­u­raux des per­son­nages : le film est au ser­vice de ceux-ci, sans la moin­dre nuance. Mais, pour chao­tiques, extrêmes qu’ils soient, les pro­tag­o­nistes révè­lent rapi­de­ment à quel point ils sont super­fi­ciels.

C’est d’au­tant plus dom­mage que les prémices du film sem­blaient promet­teurs, avec une dynamique inverse, une ten­ta­tive d’in­sér­er le chaos, l’i­nat­ten­du dans un Ouest mag­nifié, idéal­isé ; de percer sous la sur­face le car­can d’un genre mal­gré tout très cod­i­fié. Mais Noah et Logan Miller s’avèrent inca­pables de ménag­er la sub­til­ité de leur point de départ, l’en­tropie autosat­is­faite de leurs per­son­nages dévo­rant toute forme de con­tenu. Tout cela, sans s’apercevoir que, sans con­tre­poids, ces per­son­nages-con­cept sont des façades, des fan­toches qui tour­nent à vide.