Quand on évoque la rela­tion d’Is­raël à ses “minorités” (eth­nies occu­pant ce sol avant la créa­tion de l’É­tat), on a beau faire, l’im­age du sort des Pales­tiniens s’im­pose sys­té­ma­tique­ment à l’e­sprit, même quand — comme dans ce film-ci — ce sont d’autres pop­u­la­tions qui sont présen­tées. Cepen­dant, l’ha­bileté de Shar­qiya, de l’Is­raélien Ami Livne, con­siste à traduire cet état de fait sans se com­plaire dans le car­ac­tère emblé­ma­tique de son réc­it, en s’in­téres­sant à la sin­gu­lar­ité et à l’am­biguïté d’une sit­u­a­tion indi­vidu­elle.

Kamel, son frère et sa belle-sœur, les trois dérac­inés de Shar­qiya, ne sont pas pales­tiniens, mais bédouins — autrement dit, de tra­di­tion nomade, mais con­traints par le pou­voir en place à la séden­tar­ité, en l’oc­cur­rence clan­des­tine. Leur campe­ment en tôle ondulée dans le désert est promis à la démo­li­tion immi­nente. Seule­ment, on sait dès les pre­miers plans que ce ne sera pas tout à fait un exem­plaire stan­dard de “film-sur-la-sit­u­a­tion-des-Arabes-en-Israël” : un per­son­nage, Kamel, occupe d’en­trée de jeu le champ, prenant une place prépondérante et sin­gulière qu’il ne quit­tera plus. Le film s’ou­vre sur son retour chez lui, une longue balade à pied après sa descente de bus en rase cam­pagne. La caméra le suit dans sa marche, juste assez longtemps pour que la durée, le silence et l’isole­ment se fassent sen­tir. Et puis, une fois arrivé au campe­ment, le voilà comme assail­li par les siens, qui déboulent dans “son” cadre de plan-séquence sans crier gare, tels des impor­tuns. Le ton est don­né : Ami Livne vise moins le por­trait d’une com­mu­nauté que celui d’un homme qui s’y trou­ve ter­ri­ble­ment à l’étroit.

Un nomade parmi les nomades

Kamel est le vrai nomade du film, en somme : à l’étroit partout, il se révèle inca­pable de s’in­té­gr­er. La justesse du film est de point­er à quel point ses choix per­son­nels y ont autant à voir que les con­traintes sociales, lesquelles ne peu­vent tout à faire servir d’ex­cuse mis­éra­biliste. Son frère lui reproche de ne pas partager le sort des siens, d’aller tra­vailler à la ville chez les Israéliens (agent de sécu­rité dans une gare routière), de bricol­er de l’élec­tron­ique dans sa cabane, quand les autres tri­ment dans la pous­sière pour la survie com­mune. À la ville, ce n’est guère mieux, les avan­tages pro­fes­sion­nels — accordés non sans un cer­tain pater­nal­isme — s’ac­com­pa­g­nant tou­jours de dis­crets signes d’ex­clu­sion. On fait l’ap­pel en début de journée : tous sont nom­més par leur prénom, sauf Kamel désigné par un “toi” expédi­tif. Puis, tan­dis qu’il arpente la zone qui lui est assignée dans la gare, il écoute en silence les com­mu­ni­ca­tions radio de ses col­lègues (en voix-off) dans lesquelles il n’est presque jamais impliqué. Entre ces deux pôles cen­trifuges, la caméra con­tin­ue de suiv­re ses allers-retours, ses march­es soli­taires et rou­tinières à tra­vers le désert — dila­tant ain­si silence et isole­ment comme des signes de son indi­vid­u­al­isme buté. Car, qu’il marche pour lui-même ou pour ren­dre ser­vice, les pas de Kamel sont cap­tés comme une ini­tia­tive qu’il s’im­pose et à laque­lle il s’ac­croche, et qui devient ain­si toute per­son­nelle, voire tein­tée d’é­goïsme. Ain­si, dans le but de répar­er une faute, n’hésite-t-il pas à user de strat­a­gèmes pour tra­vers­er un champ de mines : on est alors moins dans le lieu com­mun d’un don de soi (l’homme tient à la vie, il prend donc son temps) que dans la sat­is­fac­tion indi­vidu­elle (soulage­ment de la cul­pa­bil­ité, appli­ca­tion d’ingéniosité tech­nique).

Kamel n’est pas sat­is­fait de sa sit­u­a­tion de paria, il aimerait se sen­tir accep­té par les uns et les autres, alors il com­pose comme il peut avec leurs con­traintes con­tra­dic­toires. Mais les greffes ne pren­nent guère — encore une fois, autant parce que les organ­ismes se défient de Kamel que parce que celui-ci, de par ses aspi­ra­tions per­son­nelles, s’en exclut lui-même d’une cer­taine façon. L’ul­time et dan­gereuse ini­tia­tive qu’il prend pour espér­er sauver son campe­ment ne fait que révéler au grand jour sa duplic­ité, à savoir les désirs égoïstes qui motivent sa pos­ture frag­ile de mem­bre du corps social. C’est la finesse de Shar­qiya que de ne pas occul­ter, der­rière les réflex­es et sché­mas com­mu­nau­taires pour la plu­part rebat­tus (con­flits entre tra­di­tion et moder­nité, entre Israéliens et Arabes), la petitesse indi­vidu­elle qui sous-tend l’ap­par­te­nance à un groupe. Et puis, la petite note d’ironie finale, entre amer­tume et apaise­ment, vaut moins pour elle-même (con­fir­ma­tion de l’i­nadéqua­tion de Kamel au monde, de la van­ité de ses manœu­vres) que comme une autre manière de déjouer les sché­ma­tismes, rap­pelant que les statuts des groupes et de cha­cun ne gag­nent rien à se figer, et qu’il faut savoir s’adapter, se déplac­er, se faire nomade.