Shang­hai Belleville est de ces films qui posent ques­tion sur la manière d’en ren­dre compte. Si l’on par­le du pro­jet ini­tial, soutenu par de nom­breux organ­ismes pres­tigieux (la Ciné­fon­da­tion, le CNC avec à la clef l’avance sur recettes…), on ne peut trou­ver que des qual­ités au pre­mier long-métrage de Show-Chun Lee, repérée pour ses courts métrages doc­u­men­taires, dont l’assez fasci­nant Ma vie est mon vidéo-clip préféré.

Beau projet

Voilà un film qui va traiter d’une com­mu­nauté chi­noise peu vis­i­ble dans le ciné­ma hexag­o­nal, qui s’appuie sur une con­nais­sance pré­cise de l’immigration clan­des­tine car Show-Chun Lee en a fait le cœur de ses études uni­ver­si­taires, et qui s’attache à rajouter une touche d’onirisme dans ce qui aurait pu être un traite­ment pure­ment social de son sujet. Si l’on ajoute à ces pre­miers points la volon­té de faire appa­raître à l’écran un mélange d’acteurs pro­fes­sion­nels et non-pro­fes­sion­nels pour aller là encore vers un mélange anti­nat­u­ral­iste, Shang­hai Belleville aurait tout du long métrage à voir en cette fin d’année, car s’extrayant volon­tiers de la norme du ciné­ma d’auteur hexag­o­nal.

Sauf que le résul­tat à l’écran est assez éloigné des inten­tions de départ, ou souligne com­bi­en elles n’étaient que des vœux pieux finale­ment très théoriques. Le film n’est pas sans réus­site. La pho­tographique de Thier­ry Arbo­gast – très vidéo art con­tem­po­rain – est mag­nifique. La musique n’est pas mal non plus. Et cer­taines presta­tions d’acteurs néo­phytes sont éton­nantes. Antho­ny Pho séduit, avec son physique ath­lé­tique d’acteur coréen, et une fragilité latente qui ne demande qu’à sur­gir. En pros­ti­tuée expéri­men­tée et blasée, Car­ole Lo, soci­o­logue de pro­fes­sion, est bluffante, ten­ant la dragée haute à Jacques Boudet dans leurs quelques séquences en com­mun.

Incohérences et clichés

Pour le reste, le film ne trou­ve jamais sa cohérence, ne faisant qu’additionner des petites scénettes, plus ou moins réussies, écla­tant certes le point de vue sur l’émigration clan­des­tine mais blo­quant toute capac­ité de s’attacher réelle­ment aux per­son­nages, par trop de dis­tan­ci­a­tion, par trop de maniérisme là où devaient se situer les élans poé­tiques.

Étrange­ment, Shang­hai Belleville n’est jamais loin du cliché. En jouant de la représen­ta­tion du Chi­nois à l’écran, en addi­tion­nant les fig­ures oblig­a­toires (le mafieux en cos­tume blanc, la pros­ti­tuée en nuisette, le jeune homme adepte des arts mar­ti­aux, les geeks infor­ma­tiques aux vis­ages peints…), Show-Chun Lee dis­serte autour de la notion de représen­ta­tion, mais reste tou­jours avec un pas de recul, avec son regard d’anthropologue qui n’a pas vrai­ment sa place der­rière une caméra. L’allusion téléphonée à Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss est par exem­ple d’une mal­adresse sans nom.

À vouloir jouer sur la dis­tan­ci­a­tion, en per­ma­nence, avec un recours sys­té­ma­tique à un bur­lesque appuyé, Shang­hai Belleville crée lit­térale­ment de la dis­tance et échoue aux endroits mêmes où il voulait réus­sir. Se voulant choral, il est en fait fourre-tout. Visant l’abstraction, le réc­it se révèle d’une linéar­ité con­fon­dante. Les per­son­nages sont tous «bouclés» en fin de par­cours : l’un repart en Chine, un autre som­bre dans l’alcool et la folie, une fille prend sym­bol­ique­ment la place de sa mère… Et quand l’écran se ral­lume, on se rend compte qu’on n’a rien appris sur la com­mu­nauté chi­noise de Paris qu’on ne savait déjà.