La bande à Car­rie Brad­shaw est de retour pour un nou­v­el épisode fleuve de leurs aven­tures new-yorkaises, avec cette fois-ci une délo­cal­i­sa­tion à mi-film dans la province d’Abu Dhabi au Moyen-Ori­ent. Ce sec­ond opus décline les mêmes recettes que le précé­dent, en démul­ti­pli­ant les signes osten­ta­toires d’opulence et les bons mots, dans une ode écœu­rante au « fash­ion girl pow­er ».

En dépit des apparences, tout n’est pas rose au pays de Car­rie. Mal­gré le char­mant « petit » loft qu’elle s’est offert avec Mr Big (suite à leur mariage, sou­venez-vous), un dress­ing à n’en plus finir, un canapé au prix exor­bi­tant, il reste un prob­lème : le téléviseur de la cham­bre à couch­er qui pol­lue leur intim­ité. Ironie volon­taire ou incon­sciente, on ne saurait dire, sachant que la série orig­inelle vient elle aus­si du petit écran, finis­sant par atter­rir dans nos salles pour un spec­ta­cle « big­ger than life ». Ici, rien n’est fait dans la sobriété, Michael Patrick King s’appuyant plutôt sur la démesure : mou­ve­ments amples de caméra, gros plan avec gri­maces appuyées ou short moule-bite, ralen­tis sur une paire de seins qui gig­o­tent, mon­tage clipesque pour met­tre en valeur nos qua­tre fash­ion­istas. Tout est poudre aux yeux, dans un style clin­quant dont le seul but est de met­tre en valeur l’apparence. En résulte une espèce de gros gâteau indi­geste visuelle­ment, sol­lic­i­tant sans cesse nos mirettes à grand ren­fort d’hôtels lux­ueux et de décors chargés en babi­oles.

La pro­jec­tion presse du film étant com­plète, votre hum­ble servi­teur s’est déplacé, comme il lui arrive régulière­ment de le faire dans la vraie vie, en salles. Voyez un peu le tableau : le mer­cre­di de la sor­tie, séance de 22h à l’UGC du forum des halles, dans la grande salle. Pleine à cra­quer, des gens assis dans les escaliers, un pub­lic acquis à la cause des qua­tre girls, déver­sant un flot de rires déments à la moin­dre vanne et une salve d’applaudissements à chaque appari­tion d’un ancien per­son­nage de la série. Dif­fi­cile, dans ses con­di­tions, de rester fidèle à sa pro­pre sub­jec­tiv­ité. Inutile de se le cacher, Sex and the City 2 est là pour ven­dre du rêve, celui de la petite fille qui se fan­tas­mait en Bar­bie, princesse en plas­tique et aux tenues mul­ti­ples, et du petit garçon qui, sans l’avouer, se serait bien appro­prié la coupe de cheveux et les costards de Ken.

Mais un autre prob­lème se pose alors pour écrire cet arti­cle : com­ment traiter de ce qui, finale­ment, n’est qu’une comédie sans intérêt autre que le plaisir immé­di­at qu’elle pro­cure par moments ? On aurait envie de plaider à la fois l’indulgence et la fer­meté. Com­ment reli­er deux valeurs si antin­o­miques ? On peut tout d’abord con­céder aux créa­teurs une cer­taine aisance dans l’art du dia­logue, de la réplique qui fait mouche, même si cela devient par­fois trop prévis­i­ble. À ce titre, le per­son­nage de Saman­tha, hila­rant par ailleurs, acquiert ici un aspect mécanique, comme branché sur un mode « vanne de cul automa­tique ». Le sexe est donc bien le domaine pré­posé à Saman­tha, et il ne reste pour les trois autres que la « city ». Ce qui fai­sait le sel de la série (une représen­ta­tion crue des désirs féminins) se perd ici dans de longs dia­logues où cha­cune est à sa place, et porte comme éten­dard le stéréo­type qu’elle représente : la nympho vieil­lis­sante qui cauchemarde de per­dre sa libido, et Car­rie qui s’aperçoit pour la énième fois que la vie en cou­ple, ce n’est pas facile, surtout lorsque l’on est mar­iée. Pour les deux autres, rien à l’horizon, si ce n’est béat­i­tude et temps de cerveau réduit à la durée d’une pub pour un grand fab­ri­cant de soda. En creux, un por­trait assez affreuse­ment rétro­grade de la femme mod­erne : nunuche croy­ant encore au prince char­mant, refoulant son mal-être dans un désir com­pul­sif d’achats et de pos­ses­sion, et se com­plaisant dans un matéri­al­isme absurde.

Pour ne pas lass­er le spec­ta­teur, et lui don­ner l’impression que le cirque ne tourne pas en rond, les scé­nar­istes ont la (fausse) bonne idée de déporter le réc­it dans la province d’Abu Dhabi aux Émi­rats Arabes Unis. Pas franche­ment recon­nus pour leur grande tolérance envers la femme, les puis­sants de la région sont ici au ser­vice des qua­tre gre­luches, véhic­u­lant ain­si une image d’Épinal exo­tique de l’homme du coin. Déplac­er les filles les plus matéri­al­istes de la planète dans une région où la femme n’est pas éman­cipée était une idée séduisante sur le papi­er, elle l’est beau­coup moins à l’écran. Le prob­lème, c’est que le choc des cul­tures n’a jamais lieu. Mis à part quelques sail­lies sur les femmes voilées (que nous lais­serons à la libre inter­pré­ta­tion du spec­ta­teur), la province d’Abu Dhabi est une carte postale, un Club Med géant pour rich­es, où les per­son­nages passent d’un endroit lux­ueux à un autre encore plus écla­tant, comme si elles déam­bu­laient dans les grands mag­a­sins de la grosse pomme. La greffe ne prend donc pas, et se révèle être de mau­vais goût lorsque l’on y fait implicite­ment référence aux sen­ti­ments qu’éprouvent les arabes pour les juifs, tout en occul­tant la sit­u­a­tion poli­tique de la région.

Et l’on sent bien que cette délo­cal­i­sa­tion n’est qu’un pré­texte pour voguer vers d’autres cieux, les prob­lèmes socié­taux de cette par­tie du monde étant à mille lieux des soucis des scé­nar­istes. Entre fer­meté et indul­gence, faut-il met­tre le spec­ta­teur en garde con­tre les clichés véhiculés par le film, ou s’en remet­tre à sa bonne intel­li­gence, à son bon sens ? Est-il raisonnable de croire que cha­cun, en son âme et con­science, ne peut croire en la représen­ta­tion qui lui est faite ici du Moyen-Ori­ent ? On aurait sûre­ment préféré ne pas sor­tir de New York, et se coltin­er ce qui fai­sait à la fois le plaisir et l’ennui du pre­mier épisode : cet excès feuil­letonesque qui fait que le film est d’une longueur déli­rante, mais qu’il nous donne en même temps l’occasion de nous per­dre, d’oublier la trame prin­ci­pale et de prof­iter de bavardages incon­grus. On peut en tout cas déplor­er qu’une licence ultra con­nue s’aventure sur le ter­rain glis­sant des amal­games, pen­dant que le pub­lic de la grande salle de l’UGC des halles con­tin­ue à se tor­dre de rire. Mais, finale­ment, la ques­tion reste la même : sait-il vrai­ment pourquoi il rit ?