James et Anne Man­ning ont tout du cou­ple heureux ten­dance haute société lon­doni­enne: Mon­sieur est un avo­cat d’af­faires respec­té, Madame s’é­panouit dans une oisiveté rem­plie par l’en­tre­tien de leurs deux rési­dences com­munes, à Lon­dres et à la cam­pagne. La mort acci­den­telle de l’époux de leur femme de ménage, ren­ver­sé par un chauf­fard à deux pas de leur mai­son sec­ondaire, vient per­turber cette appar­ente tran­quil­lité…

Pre­mier film du scé­nar­iste de Gos­ford Park (Robert Alt­man, 2001), plongée mor­dante dans les couloirs qui sépar­ent les maîtres des ser­vants dans la haute bour­geoisie anglaise du début du vingtième siè­cle, Sep­a­rate Lies reprend la for­mule «Clue­do / Agatha Christie» chère à son auteur. Mais comme pour Gos­ford Park, l’in­trigue de base est un leurre. Le cœur du film, c’est la dis­sec­tion de la lente désagré­ga­tion d’un cou­ple, des men­songes que cha­cun est amené à inven­ter et des éventuels com­pro­mis et sac­ri­fices qui émail­lent leur chemin. Vaste et ambitieux pro­gramme, qui entend dépass­er un pos­tu­lat clas­sique (le mari, la femme, l’a­mant, le crime) pour aboutir à une étude de mœurs sur la cul­pa­bil­ité et le par­don.

Pour tous ceux qui auront vu Match Point, le dernier film de Woody Allen, la com­para­i­son est inévitable et dessert, for­cé­ment, Sep­a­rate Lies. Là où, sur un sujet et un décor assez sim­i­laires, le cinéaste new-yorkais débor­dait de cru­auté, d’acuité et d’éro­tisme, le film de Fel­lowes sent un peu le moisi. En pre­mier lieu, Fel­lowes manque sérieuse­ment d’acid­ité dans sa pein­ture sociale: son par­ti pris est peut-être plus réal­iste, mais le car­ac­tère romanesque du scé­nario créé un con­traste mal­adroit qui n’aboutit à rien. En con­séquence, les per­son­nages man­quent sin­gulière­ment de relief mal­gré toute la bonne volon­té de Tom Wilkin­son et Emi­ly Wat­son, qui prend vis­i­ble­ment beau­coup de plaisir à jouer la bour­geoise adultère et manip­u­la­trice. Tout au moins le tal­ent des deux comé­di­ens parvient-il à éviter la car­i­ca­ture, ce dont Rupert Everett, dans le rôle de l’a­mant pour­ri jusqu’à l’os (et qu’un revire­ment de sit­u­a­tion grotesque vien­dra pieuse­ment punir et « sauver » en même temps) sem­ble bien inca­pable.

Par ailleurs, à trop vouloir mul­ti­pli­er les niveaux de lec­ture et rajouter de la matière à son pro­pos, Julian Fel­lowes se dis­perse. Sans aucun doute, Sep­a­rate Lies aurait gag­né à se con­tenter de son pos­tu­lat de départ: qui est le chauf­fard? Pourquoi Anne et son amant mentent-ils? James est-il le manip­u­la­teur ou le manip­ulé ? Comme si le principe du « who­dunit » n’é­tait pas assez noble pour le réal­isa­teur, qui préfère s’embarquer dans un drame psy­chologique pour lequel il n’est claire­ment pas suff­isam­ment armé. La ten­sion, le piquant qui fai­saient le charme léger de la pre­mière par­tie du film retombent pour laiss­er place à une énième vari­a­tion sur les thèmes du don de soi et du par­don, qui aurait pu être intéres­sante si Fel­lowes avait su faire preuve d’un peu plus de sub­til­ité. Au lieu de quoi, le film se trans­forme en édi­fi­ante leçon de morale aus­si agréable qu’un cours de catéchisme. À l’ar­rivée, Sep­a­rate Lies décevra autant les ama­teurs de mélo que les mor­dus de polar à l’anglaise…