En con­fi­ant les manettes de ce pre­quel au réal­isa­teur de Pig, John Krasin­s­ki ori­ente la saga Sans un bruit, dont il reste le pro­duc­teur, vers une forme d’épure. Le pari s’avère payant : Michael Sarnos­ki con­firme les promess­es esquis­sées par son pre­mier film qui, dans une logique de sous­trac­tion pro­gres­sive, détour­nait une intrigue de vengeance pour mieux filmer de sim­ples repas silen­cieux. De la même manière, Sans un bruit : jour 1 s’ouvre sur le paysage sonore four­mil­lant de New York, qu’il délaisse immé­di­ate­ment pour se con­cen­tr­er sur une struc­ture de soins pal­li­at­ifs où ago­nise Sami­ra (Lupi­ta Nyong’o), atteinte d’un can­cer. Cette intro­duc­tion sobre donne le ton, en refor­mu­lant la dialec­tique son/silence que la saga, avec ses mon­stres à l’ouïe sur­dévelop­pée, tra­vaille à invers­er : la vie y est con­damnée à être mutique, tan­dis que la mort, elle, frappe au moin­dre bruit.

Si l’ombre de La Guerre des Mon­des plane plus que jamais sur ce troisième film (avec cette pre­mière attaque dans un Man­hat­tan envahi de pous­sière, comme lors des atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001), Sarnos­ki s’écarte de la ques­tion de la survie de la cel­lule famil­iale, jusqu’ici au cœur de la fran­chise. En plus d’être orphe­line et soli­taire, Sami­ra est déjà con­damnée à court terme par sa mal­adie. Elle cherche seule­ment une voie vers une fin apaisée, aidée par Eric, un jeune homme ter­ri­fié par la mort et vic­time de crises d’angoisse. On décèle une autre influ­ence dans le choix de se priv­er volon­taire­ment du ressort nar­ratif le plus évi­dent des films d’horreur (un per­son­nage qui cherche à s’en sor­tir) : le Alien de David Finch­er (ou plutôt ce qu’il aurait dû être s’il n’avait pas été défig­uré lors de sa pro­duc­tion), au sein duquel la sil­hou­ette émaciée et chauve de Sigour­ney Weaver évo­quait déjà un corps ago­nisant. Plus que les scènes de pour­suites (con­va­in­cantes, notam­ment celle ryth­mée par des bris de vit­res), le resser­re­ment intime dont fait preuve le film le dis­tingue des précé­dents volets. Le scé­nario a beau user de (très) gross­es ficelles abu­sive­ment lar­moy­antes, le film émeut par sa manière de saisir, avec un min­i­mum de dia­logues, le regard des per­son­nages sur leur pro­pre mor­tal­ité.

Cette dynamique passe notam­ment par un entremêle­ment ménagé par la mise en scène, comme en témoigne un court plan au début du film, qui voit Sami­ra regarder la sky­line de Man­hat­tan par la vit­re d’un bus, alors que se des­sine, au pre­mier plan, un cimetière. Non seule­ment le plan fig­ure un désir de s’affranchir du monde des morts, mais sa com­po­si­tion place égale­ment les som­mets des grat­te-ciels par­mi les croix des tombes. On retrou­ve cette logique dans l’expression d’un cri, lâché volon­taire­ment en même temps qu’un coup de ton­nerre pour ne pas attir­er les mon­stres : il devient à la fois l’expression cathar­tique d’une angoisse méta­physique (un peu comme celui de Munch), une fusion des échelles (la fin de soi ren­con­tre la fin du monde) et le fruit d’une com­mu­nion avec la nature. Quête intro­spec­tive, soli­tude, cen­tre-ville trans­for­mé en piège silen­cieux…. Au fond, l’un des grands mérites de Michael Sarnos­ki con­siste à s’emparer avec per­ti­nence de la matière des con­fine­ments de 2020 pour fig­ur­er une ter­reur exis­ten­tielle bien con­tem­po­raine : celle de se retrou­ver seul face à soi-même, dépouil­lé du tin­ta­marre urbain qui nous entoure.