Un meurtre dans un milieu où la loi du silence est la règle. La recette est très sim­ple : prenez une dose de pros­ti­tués de luxe, un juge aux dents longues, une jour­nal­iste, une grosse louche de flic intè­gre et une Madame Claude. Vous obtenez donc un Sans état d’âme de Vin­cen­zo Mara­no, atroce et indi­geste brou­et. Ain­si qu’un symp­tôme de plus de la con­t­a­m­i­na­tion télévi­suelle, certes ici sans ses vedettes mais avec toute sa mécanique, de nos chers (grands) écrans.

Dès le début, Vin­cen­zo Mara­no fait tout à l’envers. Le générique d’ouverture met par terre tout le boulot de Rob Stew­art qui entre­pren­dra sur nos écrans à par­tir du 12 avril, avec Les Seigneurs de la mer, une vaste entre­prise de réha­bil­i­ta­tion du requin, ani­mal finale­ment doux comme un agneau. Alors que l’on sait grâce à Black Sheep de Jonathan King que le mou­ton est loin d’être inof­fen­sif. Bref les lignes bougent actuelle­ment au sein du règne ani­mal, mais le réal­isa­teur a la tête dure et il nous mon­tre donc les affreuses mâchoires des sales besti­oles baig­nant dans la lumière verdâtre de leur aquar­i­um. On se dit qu’au début du XXIe siè­cle, plus per­son­ne nous fera le coup de la puis­sante métaphore suiv­ante : requin/humain même com­bat. Si, il ose ! Et au cas où ça man­querait de clarté dans l’énonciation, Mar­tin Del­vaux (Lau­rent Lucas, que l’on est attristé de décou­vrir dans ces bass­es eaux), un cynique juge d’instruction, n’arrête pas de nag­er pen­dant tout le film dans sa chou­ette piscine per­son­nelle. À moins qu’il veuille devenir sportif de haut niveau, parce qu’on finit étrange­ment par le retrou­ver dans les ves­ti­aires du stade de France, et l’on se demande alors si l’équipe de France ne va pas débouler d’un instant à l’autre.

Il serait ten­tant de faire l’impasse sur l’intrigue brouil­lonne de ce thriller psy­chol­o­gisant, adap­té du réc­it His­toire d’une pros­ti­tuée de Clara Dupont-Mon­od. Essayons quand même. Une jeune fille qui devait témoign­er à charge con­tre une mère maque­relle tombe d’une fenêtre en plein sur une Peu­geot 406 de la police, qui porte logique­ment plainte pour détéri­o­ra­tion d’un bien pub­lic avec prémédi­ta­tion. Bon sans blague, tout cela agite le juge Del­vaux qui ne trou­ve rien de mieux que de fricot­er depuis 2 ans avec Sarah (Can­dice Hugo), une autre poule de luxe de l’écurie de Tante Louise (Anna Galiena). La pre­mière sera amenée à témoign­er con­tre la deux­ième pour rem­plac­er la morte. S’agitent aus­si une jour­nal­iste idéal­iste (Hélène de Fougerolles) qui se déplace en scoot­er et un flic intè­gre divor­cé (Thier­ry Fré­mont) qui écrit des his­toires d’amour au lieu de dormir la nuit. Ne déflorons pas l’insupportable sus­pens, mais par­mi ces per­son­nages, on trou­vera : un ou une coupable et deux per­son­nes dis­sem­blables partageant les mêmes géni­teurs.

À de très nom­breuses repris­es, le comble du ridicule est atteint, notam­ment lorsque Sarah, com­plète­ment écœurée par ce monde pour­ri, vom­it son Slim Fast goût vanille dans l’évier de son apparte­ment. Vis­i­ble­ment en mal de recon­nais­sance, Vin­cen­zo Mara­no, jusqu’alors télé­filmeur et directeur de la pho­to pour le ciné­ma, adopte un style visuel absol­u­ment mon­strueux. On finit notam­ment par se ques­tion­ner sur cette étrange fas­ci­na­tion, entre autres, pour les lumières cri­ardes des aquar­i­ums et les reflets des baies vit­rées la nuit. L’habillage musi­cal, quant à lui, oscille entre du Éric Ser­ra revis­ité et du lounge d’ascenseur. Décors hideux, dia­logues absol­u­ment cat­a­strophiques, rien à sauver. Dans une telle galère, les acteurs ne sont peut-être pas les plus à blâmer dans l’affaire. Aucun ne parvient à sur­nag­er, la plu­part touche le fond, mais la palme de la rapid­ité pour l’atteindre revient incon­testable­ment à Can­dice Hugo.

Il y a pour­tant un moment mag­ique qui pour­rait bien par­ler, telle la madeleine pour Proust (par­don de le con­vi­er ici), aux ado­les­cents mâles hétéro­sex­uels (par­don pour le reste de l’humanité…) qui con­tin­u­ent de som­meiller chez cer­tains jeunes adultes, à com­mencer peut être en la per­son­ne du réal­isa­teur. Lorsque Sarah reçoit dans son nid un latin lover de client, étreinte dont la jour­nal­iste est la spec­ta­trice com­plice, on assiste à une bril­lante recon­sti­tu­tion de film éro­tique du dimanche soir sur M6, injuste­ment bouté hors de la grille des pro­grammes voilà quelques années pour de som­bres raisons mer­can­tiles. Vin­cen­zo Mara­no a bien rai­son sur ce point : le monde est cru­el. Qu’il se ras­sure, car il tient déjà sa revanche. Son film sera vu par quelques mil­lions de spec­ta­teurs, sur TF1, qui copro­duit le pro­duit. Quand ça ? Bien­tôt, un dimanche soir.