Éma­na­tion d’un court métrage réal­isé par le duo de réal­isa­teurs Fabio Gras­sado­nia et Anto­nio Piaz­za, qui met­tait en scène Rita, une jeune aveu­gle, Sal­vo adjoint à ce per­son­nage féminin frag­ile un tueur san­guinaire avare de ses mots. Grand Prix de la Semaine de la cri­tique attribué par un jury présidé par Miguel Gomes, le film cherche à faire le grand écart entre le film de mafia et la con­tem­pla­tion des longs silences des espaces siciliens.

Tueur pour la mafia, Sal­vo élim­ine, fait dis­paraître, vio­lente tous ceux qui croisent son pas­sage. Cette grande brute silen­cieuse spé­cial­isée dans le crime pour­rait faire par­tie de la famille du Samouraï de Jean-Pierre Melville et de Ryan Gosling dans Dri­ve, sans le scor­pi­on sur le blou­son. En lieu et place du “Night­call” de Kavin­sky, la musique cool et très ten­dance années 1980 qui ser­vait de BO au film de Nico­las Wind­ing Refn, une ren­gaine ital­i­enne lar­moy­ante rem­plit ici le rôle de leit­mo­tiv, qui parvien­dra même à émou­voir le tueur à gages. Peu de fig­u­rants, pas d’intrigues annex­es, dans un paysage sicilien dépe­u­plé, seule sem­ble exis­ter la loi de la vio­lence de la mafia qui ne fait face à aucun autre mode de vie. À part, à part… Rita, jeune aveu­gle à la beauté sauvage, que Sal­vo ren­con­tre alors qu’il vient exé­cuter le frère de cette dernière. Après des scènes d’exposition pleines d’action calquées sur les canons du genre du film de mafia, Sal­vo prend un tout autre tour, et verse dans la con­tem­pla­tion. Les plans devi­en­nent inter­minable­ment longs, suiv­ent le tueur, la caméra col­lant à sa nuque ou décrivent le par­court de la jeune femme, ou le regard que l’homme porte sur elle qui ne peut pas le voir.

Avec ses cadres très com­posés dans des décors par­ti­c­ulière­ment épurés, Sal­vo bas­cule dans un par­cours sen­soriel qui s’efforce de traduire la per­cep­tion sonore de la jeune femme privée de la vue, ain­si que d’appréhender l’espace qui sépare ces deux per­son­nages que tout oppose. Le réc­it se cen­tre alors sur la rela­tion trou­ble qu’entretiennent l’homme et la femme, puisqu’en épargnant la jeune fille, Sal­vo se met égale­ment à la séquestr­er, tout en s’attirant les foudres de sa hiérar­chie crim­inelle. Si l’on com­prend bien l’attrait des deux réal­isa­teurs pour l’acteur Saleh Bakri, qui dégage effec­tive­ment quelque chose d’assez bru­tal, son mutisme ne parvient pas véri­ta­ble­ment à se trans­former en mys­tère, con­for­mé­ment à ce qui sem­ble être le pro­jet du film, mais con­fine bien plus sou­vent au vide et à l’ennui. En out­re, le principe d’opposition entre les per­son­nages se traduit par une out­rance dans le jeu des acteurs qui frise sou­vent la car­i­ca­ture. La bru­tal­ité du revire­ment qui con­duit Sal­vo de la vio­lence froide au sen­ti­men­tal­isme presque mys­tique est elle aus­si très exces­sive. L’attraction des con­traires, la nature trou­ble des rela­tions humaines, font que l’innocente et la brute, le bour­reau et la vic­time, se trou­vent rassem­blés. Le film tient sur l’idée du mir­a­cle, celui de la ren­con­tre, et celui corol­laire à la ren­con­tre, qui fait douce­ment vers­er le film sur une pente fan­tas­tique. Mais même en Ital­ie, n’est pas Rosselli­ni qui veut…