Trois mer­ce­naires africains, en pleine exfil­tra­tion d’un baron de la drogue de Guinée-Bis­sau, échouent dans un camp de voyageurs du Sine Saloum, région du Séné­gal partagée entre man­groves et ter­res arides, où ils vont devoir faire pro­fil bas. Saloum se présente dans son générique d’ouverture comme le tout pre­mier « south­ern », une ver­sion africaine du west­ern, et vise ain­si à mêler un imag­i­naire bien con­nu à une cul­ture quant à elle plus rare sur les écrans de ciné­ma. Il est pour­tant d’abord dif­fi­cile de la décel­er à tra­vers les clichés que le film aligne à un rythme tapageur. Jean Luc Her­bu­lot recy­cle les traits les plus car­i­cat­u­raux du ciné­ma d’action : caméra trem­blante, per­son­nages abu­sive­ment stéréo­typés et avalanche de punch­lines à la finesse rel­a­tive. Dans sa pre­mière moitié, le film court après une forme d’efficacité tape-à‑l’œil et, à l’image de nom­breuses pro­duc­tions occi­den­tales, n’appréhende les ter­res d’Afrique de l’Ouest que comme un décor imper­son­nel. Her­bu­lot veut absol­u­ment « faire ciné­ma » et mime pour cela les effets les plus bour­sou­flés des gen­res aux­quels il emprunte.

La loi des genres

C’est une fois l’agitation retombée et le cadre plan­té que Saloum révèle peu à peu une cer­taine sin­gu­lar­ité. En dédom­mage­ment de l’hospitalité qui leur est offerte, Cha­ka, Rafa et Minu­it doivent s’acquitter comme les autres voyageurs de divers­es tâch­es dans la vie du camp. Récolte de pouss­es de palé­tu­vi­er, livrai­son de ressources à un vil­lage voisin ou tir à la cara­bine à plomb dans le der­rière de pêcheurs bra­con­niers : ces mis­sions sont l’occasion de séquences presque doc­u­men­taires qui présen­tent les enjeux économiques et envi­ron­nemen­taux de la région. Cette volon­té de faire exis­ter le ter­ri­toire se rap­proche même du reportage, avec la voix off explica­tive du dirigeant du camp et des plans de paysages qui ressem­blent à des stock footage util­isés pour la télévi­sion. Le film procède ain­si par hybri­da­tions suc­ces­sives : dès le début, les scènes d’action se par­ent d’une teinte spir­ituelle, voire mag­ique, par la poudre que Minu­it, doyen de la bande de mer­ce­naires, souf­fle sur ses cibles pour les neu­tralis­er.

Cette incur­sion du sur­na­turel cul­mine dans une deux­ième moitié inat­ten­due et bien plus con­va­in­cante. Saloum bas­cule alors dans le film de mon­stres : les per­son­nages doivent se cou­vrir les oreilles pour ne pas enten­dre les mur­mures mor­tels d’esprits anciens qui hantent les lieux et lut­ter con­tre des créa­tures qui ten­tent de leur ôter leurs casques de pro­tec­tion. Sans se dépar­tir d’une cer­taine lour­deur (notam­ment les longues expli­ca­tions out­rées de l’un des locaux qui exposent les règles gou­ver­nant les séquences à venir), le film trou­ve un sec­ond souf­fle rafraîchissant qui repose à la fois sur un con­cept ludique et une métaphore limpi­de du retour du refoulé. C’est pré­cisé­ment au moment où le film se resserre sur Cha­ka, le chef des mer­ce­naires, que le fan­tas­tique fait son appari­tion ; sa jeunesse trau­ma­tique d’en­fant-sol­dat resur­git sous la forme d’esprits enfouis et mal­faisants, rôdant sur les rives du fleuve. Une fois débar­rassé de ses pon­cifs, Saloum accède ain­si à une douleur plus pro­fonde : dans les dernières scènes, le son d’un instru­ment à vent se sub­stitue aux cris de dés­espoir des per­son­nages et donne l’impression qu’une voix ances­trale remonte à la sur­face. Der­rière son pro­duit d’appel racoleur, le film sonde alors les plaies de l’histoire séné­galaise.