Il faut naturelle­ment enten­dre au sens fig­uré le sous-titre français du film de Fri­da Kempff, « à con­tre-courant ». Nageuse de fond et mère céli­bataire d’un jeune garçon, Sal­ly Bauer rêve de tra­vers­er la Manche à la nage. Corsetées par la société patri­ar­cale de la Suède des années 1930 (qui lui des­tine une place d’infirmière face à la guerre se rap­prochant), ses ambi­tions seront mis­es à rude épreuve. Or si le film mon­tre le per­son­nage remet­tre en cause l’ordre établi, il est en revanche dou­ble­ment cade­nassé par un réc­it et une mise en scène nor­més, tout sauf à con­tre-courant. Guidé par une logique d’empow­er­ment, le scé­nario entremêle des scènes de con­fronta­tion avec la pré­pa­ra­tion physique et men­tale de la nageuse en vue de son exploit. Ces séquences dis­cur­sives – out­re qu’elles martè­lent assez lour­de­ment le sous-texte du réc­it – sont formelle­ment atones, entre caméra à l’épaule pour capter une sup­posée inten­sité et champs-con­trechamps cer­nant les vis­ages des per­son­nages. Quant aux scènes d’entraînement, elles font la part belle au mon­tage alterné surlig­nant comme d’usage la résilience et l’effort.

La nar­ra­tion ménage pour­tant cer­tains enjeux sin­guliers, notam­ment la ques­tion de l’exploitation com­mer­ciale de la prouesse sportive et du corps même de Bauer. Aux deux tiers du film, Sal­ly est ain­si présen­tée en mail­lot devant une aréopage de financiers qui la scru­tent et dis­courent sur la pos­si­bil­ité de tir­er prof­it de la sit­u­a­tion : « où va-t-on met­tre le spon­sor ? », demande l’un d’eux. Mais le scé­nario ne fait qu’­ef­fleur­er cet arrière-plan con­textuel, pour mieux se focalis­er sur la tra­jec­toire intime de la mère courage/nageuse émérite. En refu­sant de la sorte de s’engager en eaux plus pro­fondes, Sal­ly Bauer avance moins con­tre le courant que de balise en balise.