Pre­mier long métrage d’Éric Cap­i­taine, écrit en col­lab­o­ra­tion avec François Bégaudeau et Camille Chamoux, Rup­ture pour tous est une sorte d’OVNI : une comédie roman­tique à la fois réelle­ment drôle et totale­ment dépourvue de mièvrerie, qui a de sur­croît la spé­ci­ficité d’être française. Il faudrait peut-être aller jusqu’à par­ler de nou­veau sous-genre ciné­matographique : la comédie post-roman­tique. L’idée de départ, d’abord explorée dans un court métrage, est orig­i­nale : la société Love Is Dead pro­pose à ses clients d’effectuer à leur place la lourde tâche de met­tre fin à des rela­tions amoureuses dev­enues indésir­ables. Son fon­da­teur, Math­ias Lonisse, rend ain­si vis­ite à dif­férentes « cibles affec­tives » pour leur annon­cer la fin de leur cou­ple et leur inter­dic­tion d’entrer en con­tact avec l’être cher. À cet égard, Rup­ture pour tous est une sorte de film d’anticipation : à l’heure de la banal­i­sa­tion du con­sumérisme appliqué aux rela­tions sex­uelles et sen­ti­men­tales (l’affiche du film com­porte un clin d’œil au site de ren­con­tres Adopte un mec) et où de nou­velles façons d’éviter le con­tact humain s’inventent chaque jour, l’émergence de sociétés telles que Love Is Dead paraît assez crédi­ble. Ce point de départ n’est pour­tant pas celui d’une satire épaisse : Math­ias Lonisse est régulière­ment traité de tous les noms pour avoir créé Love Is Dead, mais se défend avec des argu­ments sen­sés. Il n’est pas dépeint comme un être pure­ment cynique, mais plutôt comme un roman­tique déçu, qui évoque le car­ac­tère « san­i­taire » voire d’« util­ité publique » de la « mise à terme » de rela­tions mal­saines, main­tenues en vie par lâcheté. Il se trou­ve pour­tant face à un dilemme lorsque sa pro­pre mère a recours à ses ser­vices pour rompre avec son père. Éric Cap­i­taine évite ici un autre piège : là où l’on pour­rait s’attendre au réc­it d’un chem­ine­ment qui emmèn­erait Math­ias de la froideur aux états d’âme, et déboucherait sur une con­fort­able réaf­fir­ma­tion des tra­di­tions en matière de rela­tions humaines (la « rup­ture naturelle », comme il l’appelle), l’évolution du film se fait moins atten­due et Math­ias affronte cette épreuve sans renier ses con­vic­tions.

L’amour en filigrane

Qui dit comédie roman­tique dit cou­ple en puis­sance. À cet égard, Rup­ture pour tous est assez fidèle aux lois du genre : le film s’ouvre par la ren­con­tre entre Math­ias et Juli­ette, qui devient bien­tôt employée de Love Is Dead. Il est immé­di­ate­ment clair que Math­ias et Juli­ette se plaisent, mais pour Math­ias, les rela­tions sex­uelles entre col­lègues sont exclues. Les sen­ti­ments des deux per­son­nages se dévelop­pent ain­si en fil­igrane, tan­dis que le réc­it se con­cen­tre sur une série de rup­tures, qui sont comme autant de visions pos­si­bles de l’avenir du cou­ple que pour­raient for­mer les deux agents de Love Is Dead.
Comme le genre l’exige, Éric Cap­i­taine met toutes les chances de son côté pour que les spec­ta­teurs de Rup­ture pour tous tombent sous le charme de ses per­son­nages, aux­quels il donne une séduisante pro­fondeur. Mani­ant avec brio l’art de la rhé­torique, Math­ias est un homme à l’esprit vif par­fois ten­té par la manip­u­la­tion, dont la sen­si­bil­ité se dévoile peu à peu. Quant à Juli­ette, avec ses grands yeux curieux, c’est une élève appliquée que son besoin de plaire pousse jusqu’au mimétisme, mais qui s’émancipe peu à peu de son maître. À coups de répliques ciselées, puisant habile­ment dans cet art d’enrober qu’est le mar­ket­ing pour mieux s’en moquer, riche en sur­pris­es et twists en tout genre, le film des­sine les tra­jec­toires invers­es de ces deux per­son­nages jusqu’au moment où elles finis­sent par se rejoin­dre. L’alchimie fonc­tionne entre Ben­jamin Lav­ern­he et Élisa Ruschke, excel­lents inter­prètes qui met­tent en valeur cette solide base scé­nar­is­tique, s’emparant habile­ment d’un texte volon­taire­ment peu nat­u­ral­iste où les per­son­nages se vou­voient. Ils en accentuent la finesse et y ajoutent leur charisme, tout comme Aïs­sa Maï­ga, qui com­plète avec brio l’équation post-roman­tique en incar­nant l’ennemi – une con­seil­lère con­ju­gale. Éric Cap­i­taine ne se con­tente pas de cette finesse de trait : la palette comique du film verse égale­ment volon­tiers dans l’outrance à tra­vers une rib­am­belle de per­son­nages sec­ondaires hauts en couleurs, de même que la forme du film oscille entre sobre clas­si­cisme et occa­sion­nels effets clipesques.

Le romantisme en abyme

Pro­duit d’une généra­tion qui ne croit plus guère au mariage, Rup­ture pour tous se présente comme un manuel de comédie post-roman­tique : com­ment par­ler d’amour lorsque l’on sait que celui-ci est « atteint d’obsolescence pro­gram­mée », comme le souligne l’un des per­son­nages ? Le film épouse dans une cer­taine mesure les pré­ceptes de Math­ias Lonisse et suit l’injonction qu’il adresse à Juli­ette : « Pas de sen­si­b­lerie ! » De même que son intran­sigeance envers les rela­tions sans ten­dresse est une façon de respecter l’amour, le refus de « sen­si­b­lerie » du film, qui épouse la pudeur de ses per­son­nages et ne sort jamais les vio­lons, est une façon de réac­tu­alis­er le roman­tisme, d’en don­ner une vision qui, plutôt que de flat­ter l’illusion de l’amour éter­nel, l’estime suff­isam­ment pour abor­der de front sa fragilité.