Lorsqu’ils ont débar­qué au début des années 2000, les pre­miers films d’Edgar Wright ont pu charmer par leur fougue. Nour­ris par une cinéphilie dévo­rante et gour­mands en références, ils con­sti­tu­aient pour le réal­isa­teur un ter­rain de jeu lui per­me­t­tant d’expérimenter à par­tir du canevas tis­sé par ses mod­èles. Cette approche de fétichiste passé der­rière la caméra implique pour Wright de pouss­er les curseurs styl­is­tiques au max­i­mum, quitte à tomber par­fois dans l’écueil de la démon­stra­tion tech­nique (Baby Dri­ver) ou de l’af­fichage d’une vir­tu­osité osten­ta­toire (Last Night In Soho). Run­ning Man, le plus gros bud­get con­fié au réal­isa­teur bri­tan­nique, agit comme un révéla­teur : le mod­èle « wrigh­t­ien », dont les principes se con­fondent aujourd’hui essen­tielle­ment avec ceux du block­buster améri­cain moyen (une écri­t­ure fondée sur les clins d’œil, un éclec­tisme formel, un four­mille­ment de références, etc.), n’a désor­mais plus grand-chose de sin­guli­er.

Adap­té d’un roman de Stephen King, le film dépeint une Amérique dystopique entière­ment régie par l’ar­gent et le spec­ta­cle. Ben Richards (Glen Pow­ell), good guy forte tête, a mécon­tenté trop de chefs d’en­tre­pris­es pour espér­er retrou­ver un emploi « hon­nête » ; le voici con­traint pour nour­rir sa famille à par­ticiper à un dan­gereux jeu télévisé, le fameux « Run­ning Man », qui pro­pose de filmer la traque d’un trio de par­tic­i­pants devant sur­vivre durant trente jours. Le film sème quelques signes de con­tem­po­ranéité dans sa satire très eight­ies de la télévi­sion : les spec­ta­teurs du jeu éponyme sont encour­agés à sec­on­der les chas­seurs pro­fes­sion­nels en fil­mant et en partageant la local­i­sa­tion des can­di­dats, ce qui trans­forme la chas­se en cauchemar panop­tique. Ce point mis à part, Run­ning Man reste toute­fois enfer­mé dans un imag­i­naire suran­né et cherche à dis­tiller un par­fum nos­tal­gique de série B. Si le pan satirique du film est faible, c’est moins tant parce qu’il est désuet que parce qu’il se lim­ite trop sou­vent à des vignettes super­fi­cielles par­o­di­ant des pro­grammes télévi­suels (on retien­dra par exem­ple ces pas­sages récur­rents d’une émis­sion singeant les Kar­dashi­ans) et leur pub­lic (red­necks, ménagères exta­tiques, etc.). Le film se con­tente de la sorte d’une car­i­ca­ture visant à con­forter le spec­ta­teur dans un sen­ti­ment de supéri­or­ité morale face aux big­ots paten­tés et aux diver­tisse­ments indi­gents qu’on leur présente.

Restent les scènes d’ac­tion, moins ratées qu’ou­bli­ables. Celles-ci embrassent un ensem­ble de sit­u­a­tions déjà vues, comme si l’am­bi­tion de Wright était tou­jours de refaire, sans par­venir cepen­dant à dépass­er, ou même égaler ses mod­èles. Le mon­tage très rapi­de de ces séquences sem­ble surtout simuler une énergie que la mise en scène échoue à insuf­fler. Alors que le principe d’un jeu TV se déroulant sur la planète entière aurait pu fournir une réserve infinie de décors poten­tiels, le film ne parvient pas pleine­ment à tir­er par­ti des sit­u­a­tions qu’il met en place. Mais peut-être que l’ac­tion en tant que telle n’a jamais vrai­ment été le point fort du réal­isa­teur, dont le style hybride se fonde notam­ment sur un désamorçage comique ici la plu­part du temps inof­fen­sif. Le ciné­ma de Wright est-il pour autant dépassé ? Oui, si l’on com­pare Run­ning Man avec les meilleurs block­busters con­tem­po­rains (Mis­sion impos­si­ble, Mad Max), mais pas tout à fait si l’on se réfère au tout-venant de la pro­duc­tion. Plutôt qu’une désué­tude, le film parait acter une dilu­tion de son style dans le champ du block­buster : hormis quelques détails– prépondérance de la bande-son, résur­gence très ponctuelle d’une verve comique, effets de mon­tage (rac­cords inat­ten­dus, insert bru­taux) –, dif­fi­cile de dis­tinguer dans Run­ning Man la sin­gu­lar­ité du réal­isa­teur. C’est au final bien lui qui paraît rem­porter la course à l’anony­mat.