À la suite d’un acci­dent domes­tique, Mir­co, dix ans et déjà pas­sion­né de ciné­ma, perd presque com­plète­ment la vue. Avec ce nou­v­el hand­i­cap, com­ment peut-il encore vivre sa pas­sion ? Vaste ques­tion qui a déjà ali­men­té fan­tasmes et angoiss­es de nom­breux cinéastes et à laque­lle l’I­tal­ien Cris­tiano Bor­tone tente de répon­dre de manière bien mod­este avec une foi envers le sep­tième art vari­able­ment com­mu­nica­tive…

Depuis déjà quelque temps, le ciné­ma ital­ien sem­ble trou­ver une sec­onde jeunesse. On ne compte plus les pro­duc­tions transalpines sor­ties sur les écrans français et cer­taines ren­con­trent même un suc­cès pop­u­laire plutôt inat­ten­du, comme par exem­ple la comédie pop­u­laire Le Pre­mier qui l’a dit, sor­tie en plein milieu de l’été, qui avait attiré pas moins de 100 000 spec­ta­teurs en seule­ment trois semaines. C’est prob­a­ble­ment dans ce sil­lon creusé par le renou­veau d’un ciné­ma pop­u­laire représen­té par Özpetek, Tor­na­tore et autre Placido que nous arrive tar­di­ve­ment ce film de Cris­tiano Bor­tone, Rouge comme le ciel, tourné en 2006. Mais si le ciné­ma ital­ien sem­ble avoir retrou­vé une cer­taine vital­ité sur le plan économique, il peine dif­fi­cile­ment, à la dif­férence du ciné­ma alle­mand égale­ment en plein renou­veau depuis plus de cinq ans, à devenir force de propo­si­tion sur le plan formel, si l’on excepte quelques récentes excep­tions comme La Piv­el­li­na ou encore La Boc­ca del Lupo. Aux pris­es avec un sys­tème poli­tique qui laisse peu de place à la con­tes­ta­tion, le ciné­ma ital­ien (au moins celui qui s’ex­porte) sem­ble du coup s’embourber dans une tiédeur où la ten­ta­tion pop­uliste n’est jamais bien loin.

En dépit de son joli sujet qui aurait pu faire de Rouge comme le ciel un film tout à fait hon­or­able, c’est égale­ment sur cette pente que sem­ble gliss­er le ciné­ma de Cris­tiano Bor­tone. Placée dans un passé proche − les années 1970 − mais suff­isam­ment loin pour pou­voir pren­dre des allures de con­tes, l’ac­tion du film se déroule dans une petite ville pais­i­ble de Toscane où le jeune Mir­co vit une enfance insou­ciante (le lénifi­ant plan d’ou­ver­ture donne immé­di­ate­ment la couleur), aimé de ses deux par­ents dévoués et pas­sion­né de ciné­ma. Comme un tel tableau ne suf­fit pas à faire un film d’1h30, le réal­isa­teur va saccager cet équili­bre édi­fi­ant. Un après-midi comme les autres, le jeune garçon décide de décrocher le fusil sus­pendu au mur de la cui­sine pour mieux l’ob­serv­er. Sans grande sur­prise et à grand ren­fort d’ef­fets (ralen­tis, mon­tage alterné), l’en­fant perd l’équili­bre, l’arme tombe au sol, se décharge et le blesse au vis­age. Les médecins sont caté­goriques : sa vie n’est pas en dan­ger mais il ne recou­vr­era jamais la vue et doit être placée dans une insti­tu­tion spé­cial­isée qui le pré­par­era à la pra­tique d’un méti­er. Comme l’élé­ment négatif (le fusil) est venu rompre le bon­heur dans lequel nageait la famille, tout va aller de mal en pis. L’in­sti­tu­tion dans laque­lle Mir­co est placée ne com­prend pas sa révolte et d’autres enfants égale­ment hand­i­capés se met­tent à le per­sé­cuter comme pour mieux soulign­er que cet enfant-là, en dépit de ses lim­ites physiques, n’est pas comme les autres, qu’il a un don qui fini­ra mal­gré tout par le dif­férenci­er des autres.

Deux ren­con­tres lui per­me­t­tent juste­ment de se révéler à son poten­tiel : une jeune fille du même âge que lui qu’il emmène sur son vélo “voir” des films au ciné­ma et un prêtre de l’in­sti­tu­tion qui l’en­cour­age à pren­dre con­science de ce que peut lui apporter la maîtrise de ses autres sens. Mir­co va donc dévelop­per son ouïe et appréhen­der autrement le ciné­ma dont il reste un fer­vent admi­ra­teur. Cette déc­la­ra­tion d’amour pour le sep­tième art, inspirée de l’his­toire vraie de Mir­co Men­cac­ci, devenu l’un des ingénieurs du son les plus réputés d’I­tal­ie, aurait pu faire sens si Cris­tiano Bor­tone avait su la matéri­alis­er à l’écran, notam­ment en effec­tu­ant un tra­vail sur le son qui est ici qua­si inex­is­tant. Et au-delà des quelques rares jeux de lumière et d’om­bres dont l’év­i­dente volon­té poé­tique ne fait que révéler sa pau­vreté et sa vacuité, le réal­isa­teur en revient sou­vent à la chronique d’une enfance idéal­isée et forçant l’at­ten­drisse­ment, à l’in­star d’un François Truf­faut égaré quelques décen­nies plus tôt dans des pro­jets tels que L’Ar­gent de poche, cer­taine­ment pas les plus mémorables de sa car­rière. Pour le reste, Rouge comme le ciel déroule un peu trop sage­ment son pro­gramme con­stru­it en deux temps, ne ménageant aucune véri­ta­ble sur­prise ni enchante­ment sur le pou­voir évo­ca­teur du sep­tième art.