Gérard Jug­not n’a jamais été un réal­isa­teur prompt à sus­citer l’intérêt mais il fut, un temps, un comé­di­en attachant qui cachait der­rière une image de Français plus que moyen une cer­taine noirceur inquié­tante. Peut-être n’aurait-il jamais dû ras­er sa mous­tache, car si, sous des airs de bien­veil­lance pater­nal­iste, il s’est assuré le suc­cès dans des films pop­ulistes et nos­tal­giques des années 1950, ses comédies sont de plus en plus trans­par­entes quant au malaise qui les sou­tient.

A‑t-on jamais remar­qué à quel point la ques­tion de l’homosexualité hante les comédies français­es, de la même manière que l’on est han­té par la mort, c’est-à-dire par quelque chose qu’il fau­dra bien affron­ter tôt ou tard ? Curieuse obses­sion qui va de la cama­raderie mas­cu­line des films de Veber aux élu­cubra­tions friv­o­les de Ser­rault dans La Cage aux folles, en pas­sant par les attouche­ments malen­con­treux qui vien­nent met­tre à mal l’excessif machisme de Dujardin dans les OSS 117. Bien­v­enue chez les Ch’tis lui-même ne racon­tait-il pas l’histoire d’un homme qui, en démé­nageant dans le Nord, se liait d’amitié, d’abord récal­ci­trant puis large­ment con­sen­tant, avec un habi­tant du coin adepte du trav­es­tisse­ment qui l’initiait au plaisir des « baraques à frites », et qui ten­ta par la suite de dis­simuler à sa femme cette nou­velle vie ? Bref, l’homosexualité est un sujet à la fois trop présent et trop peu assumé pour être hon­nête, un sujet qui n’est là que pour être exor­cisé. Et on n’ex­or­cise que des peurs.

C’est donc assez logique­ment que Gérard Jug­not à son tour y suc­combe, assez explicite­ment, après que tous ses col­lègues du Splen­did (même les femmes) soient plus ou moins passés par la case « gay », en inter­pré­tant le rôle d’un grand cou­turi­er de la renais­sance dans son pro­pre film au titre évo­ca­teur de Rose & noir. Soyons direct : rarement une de ses presta­tions n’a été aus­si cat­a­strophique tant il opte ici pour une com­po­si­tion plus que car­i­cat­u­rale de fol­lasse excen­trique et capricieuse à laque­lle plus per­son­ne ne rit ni même ne croit depuis bien longtemps. Et pour plus de com­mod­ité, sous le pré­texte de l’âge de son per­son­nage, il sup­prime pure­ment et sim­ple­ment tout désir et appétit sex­uel chez ce dernier, s’épargnant ain­si à peu de frais l’embarras des scènes cocass­es. Dans le reg­istre, il est incom­pa­ra­ble­ment inférieur à Clavier qui, lui, n’est jamais aus­si bon que quand il joue ce qu’il déteste. Nous faire le coup de la pédale pré­cieuse qui s’habille en rose de la tête au pied, tout en cris stri­dents et roule­ment d’yeux exas­pérés, c’est certes aujourd’hui navrant, mais c’est surtout loin d’être inno­cent. Car der­rière la sur­charge de pon­cifs grotesques se cache évidem­ment la peur révéla­trice d’être assim­ilé à son rôle, la crainte que notre tal­ent nous trahisse, et on sait que Jug­not, bien qu’étant un acteur lim­ité, est capa­ble de mieux que ça.

La crainte de pass­er pour-ce-qu’on-ne-voudrait-surtout-pas-que‑l’on-croie-que-nous-sommes est en réal­ité ce qui con­duit tout le film et, de plus en plus, ce qui pré­domine dans la car­rière de Jug­not. Cette dernière s’articule d’ailleurs autour de bien curieux virages. Image du beauf français, râleur et mesquin, avant d’incarner le Français d’en bas brave et hum­ble, réal­isa­teur de pub, puis de comédies « à thème » dont on peut dire à peu près qu’une sur trois est un suc­cès, il a per­du au fil de ces méta­mor­phoses une cer­taine méchanceté et un humour grinçant, au prof­it d’une sus­picieuse bien­veil­lance et de bons sen­ti­ments un peu trop niais. Ain­si son tra­vail de réal­i­sa­tion, déjà pas très tran­scen­dant, s’est con­sid­érable­ment appau­vri : ici les con­trechamps suc­cè­dent molle­ment aux champs, les plans rap­prochés aux plans d’ensemble, et le mon­tage traîne douloureuse­ment les boulets du manque d’ambition visuelle. Jug­not filme avec la plat­i­tude mesquine des réal­isa­teurs con­fort­able­ment instal­lés dans le sys­tème de finance­ment CNC, Sofi­ca & co. Si la final­ité n’est pas ciné­matographique, elle réside tout sim­ple­ment, comme nous le disions donc, dans l’image que Jug­not désire don­ner de lui. Car cette his­toire de tailleurs homos, maghrébins et protes­tants coincés dans l’Espagne inquisitrice est évidem­ment un pré­texte à un énième dis­cours sur la tolérance et l’acceptation des dif­férences, car les apparences et les préférences ont trop d’importance, tu sais. Le film de Jug­not avance donc laborieuse­ment (entre de pénibles gags scat­ologiques et le jeu plus qu’approximatif des comé­di­ens) pour mieux enfon­cer les portes ouvertes du prêchi-prêcha bien pen­sant que rabâchent inlass­able­ment les médias. Rien de plus étrange que ce ton solen­nel pour prôn­er ce qui va de soi, rien de plus louche que cette insis­tance à affirmer qu’on n’est pas raciste et qu’on s’oppose à toute forme de dis­crim­i­na­tion alors qu’on n’a rien demandé, rien de plus intri­g­ant que cette jus­ti­fi­ca­tion d’une accu­sa­tion qui n’a pas été portée. Il n’en faut pas plus pour éveiller les soupçons des lacaniens : l’insistance des grands médias à s’auto-persuader qu’ils œuvrent pour la bonne cause en dit long sur la teneur dou­teuse de leur idéolo­gie. En s’alignant sur leur médi­ocrité, Gérard Jug­not, en dépit de ce qu’il souhaitait provo­quer, sera désor­mais regardé avec méfi­ance.