Huis clos entre quelques per­son­nages de l’armée israéli­enne, Room 514 installe un cli­mat com­plexe et met en scène l’érosion des cer­ti­tudes de sa pro­tag­o­niste. La caméra est braquée sur elle et le film entière­ment focal­isé sur son point de vue. Il se con­stru­it habile­ment autour d’une enquête de la police mil­i­taire, en même temps qu’est décon­stru­ite l’assurance de la jeune enquêtrice.

Il reste quelques semaines à Anna avant qu’elle ne quitte l’armée israéli­enne. C’est par con­vic­tion et principe que la jeune femme décide de men­er à bien une enquête, qui implique plusieurs sol­dats accusés de vio­lence sur un Pales­tinien dans les ter­ri­toires occupés. Dans la room 514, elle inter­roge et accuse un com­man­dant que, déter­minée et sûre de son pou­voir, elle pousse dans ses retranche­ments con­fronta­tion après con­fronta­tion.

Toute l’habileté du dis­posi­tif mis en œuvre par Sharon Bar-Ziv tient à l’absolu con­fine­ment qu’il met en scène : un con­fine­ment moins spa­tial (même si l’unité de lieu est qua­si­ment adop­tée) que factuel, puisque la caméra et le film col­lent à la pro­tag­o­niste Anna et à son point de vue, dont ils ne se sépar­ent jamais. Tout ce que le spec­ta­teur voit, il le décou­vre avec le per­son­nage qui mène l’enquête et inter­roge. Les faits dont il est ques­tion, ceux sur lesquels elle enquête comme ceux qu’elle provoque mal­gré elle, sont lais­sés dans le hors-champ du film et pla­nent sur la fic­tion comme une inquié­tude de plomb.

En ce sens, Room 514 réus­sit à échap­per à la pesan­teur du dis­posi­tif qu’il met en place : parce que ce hors-champ de l’intrigue, essen­tiel à son développe­ment, n’est jamais don­né pour acquis et se déploie peu à peu, à mesure que la fic­tion avance et que les inter­roga­toires d’Anna sont menés. C’est la parole seule qui est investie de ce pou­voir de faire bas­culer l’action. L’autre astuce de Sharon Bar-Ziv, c’est celle qui con­siste à faire altern­er voire à mêler à cette enquête les ren­con­tres amoureuses entre la jeune femme et son supérieur et amant Erez, dans une pièce qu’on imag­ine con­tiguë à celle des inter­roga­toires. Là, les con­fronta­tions sont les mêmes : ver­bales autant que physiques, elles rejet­tent hors du champ le dilemme moral des per­son­nages – puisque Erez est sur le point de se mari­er avec une autre. Et quand celle-ci appa­raît, la danse est une fois de plus sub­tile­ment menée par Anna.

La focal­i­sa­tion sur la pro­tag­o­niste, le traite­ment nerveux des scènes de con­fronta­tion (peu de con­tre-champs dans les dia­logues, quel que soit le per­son­nage filmé) per­me­t­tent de dessin­er un tem­péra­ment intéres­sant : un per­son­nage fort et plein d’humour. La vigueur, la ten­sion qui par­courent le film sont avant tout celles de son beau per­son­nage prin­ci­pal : une jeune femme déter­minée, sûre de bien agir mais qui, dans un con­texte à mille lieues du manichéisme des vieux films en noir et blanc qu’elle appré­cie, finit par per­dre pied. Les laborieuses séquences en noir et blanc – pré­cisé­ment ! – qui cherchent à ren­dre compte des doutes d’Anna ne sont qu’une petite ombre, qui ne suf­fit pas à effac­er l’intéressante représen­ta­tion des fluc­tu­a­tions de l’autorité, des inter­ro­ga­tions morales et poli­tiques du per­son­nage.