Si le roman de Daniel Defoe a inspiré de nom­breuses adap­ta­tions et relec­tures, la vision ani­mée pro­posée par le Belge Vin­cent Kesteloot a de quoi sur­pren­dre. Le naufragé Cru­soe, bien qu’il donne son titre au film, n’en est aucune­ment le héros mais plutôt l’alibi nar­ratif pour con­ter une toute autre his­toire : celle des ani­maux peu­plant l’île, d’abord dérangés, curieux puis con­quis par cette présence humaine inopinée. Sans avoir l’air d’y touch­er, le réal­isa­teur délaisse l’homme pour la nature, fait dévi­er le cen­tre nar­ratif anthro­pologique habituel pour observ­er finale­ment un écosys­tème indépen­dant que Robin­son doit inté­gr­er et non soumet­tre.

Focus animal

Détec­té in extrem­is par des pirates sur une île déserte, le jeune Bri­tan­nique Robin­son Cru­soe, enfin sain et sauf, s’apprête à racon­ter les événe­ments qui l’ont con­duit au naufrage sur cette île. Mais son réc­it prenant rapi­de­ment les atours d’une vérité trav­es­tie, un per­ro­quet reprend à sa charge la nar­ra­tion pour don­ner sa ver­sion des faits. Con­stru­it comme un immense flash­back, Robin­son Cru­soe étonne dès les pre­mières min­utes par l’immersion réussie de sa 3D. Embar­qué dans une course pour­suite entre deux souris et un mal­in­gre félin sur un bateau, le spec­ta­teur com­prend rapi­de­ment que les ani­maux tien­nent le haut du pavé, les humains ne faisant qu’acte de présence. La véri­ta­ble voix du film, l’ara Mar­di, volatile émer­veil­lé chaque jour par les débris qui s’échoue sur la plage prou­vant selon lui qu’une autre vie existe au-delà des côtes de son île, ori­ente Robin­son Cru­soe dans une direc­tion rarement explorée. Si l’anthropomorphisme règne en maître, les ani­maux incar­nent cha­cun un arché­type romanesque pré­cis : le per­ro­quet idéal­iste, le col­ib­ri peureux et méfi­ant, le vieux bouc sage, le tapir prag­ma­tique et les suiveurs pan­golin, héris­son et caméléon. Les rôles prédéter­minés de cette petite ménagerie sont réé­val­ués lors de l’irruption de Robin­son, bous­cu­lant la hiérar­chie jusque-là établie. Con­flits, longues pal­abres, la démoc­ra­tie ani­male accouche d’une déci­sion : accepter la cohab­i­ta­tion avec l’humain, l’aider dans son instal­la­tion et peut-être quit­ter l’île quand une oppor­tu­nité poindra.

Prise de la basse île

Grâce à sa bro­chette de besti­oles haute en couleurs (le bouc myope comme une taupe, le tapir boulim­ique), Robin­son Cru­soe cul­tive durant une heure et demi un humour savam­ment orchestré, jouant sur les attentes du pub­lic (le cam­ou­flage du caméléon par exem­ple) et pro­duisant des sit­u­a­tions drôlis­simes. Mais un bon film d’animation se doit de met­tre en scène un enne­mi. Et Vin­cent Kesteloot frappe un grand coup avec ses chats. Les deux félins, sur­vivants eux aus­si du naufrage du navire de Cru­soe, rivalisent de cru­auté et de machi­avélisme pour devenir les maîtres de l’île. Cette lec­ture dar­win­iste, où seuls les plus adap­tés sur­vivent et domi­nent, monte en puis­sance jusqu’à une attaque dan­tesque des siamois, véri­ta­ble tour de force d’animation. On vire­volte entre les branch­es, on dégringole entre les rocailles à vitesse grand V, on s’accroche, on rivalise de chauss­es trappes ingénieuses, le tout habil­lé par une 3D jail­lis­sante réjouis­sante, une fois n’est pas cou­tume. En trans­for­mant son film, non pas en adap­ta­tion du roman de Defoe mais plutôt comme un épisode incon­nu entre deux naufrages, Kesteloot émer­veille par les qual­ités tech­niques de son film, par son scé­nario orig­i­nal et son humour bon enfant mais pas mièvre. La Bel­gique démon­tre ain­si avec Robin­son Cru­soe qu’elle peut faire la nique aux plus grands pour­voyeurs d’animation inter­na­tionaux.