Les prémices de cette Revanche sont assez inquié­tantes, avec ce titre orig­i­nal en français (coquet­terie artis­tique déjà repérée dans le frimeur norvégien Nou­velle donne) et surtout ces pre­mières min­utes annonçant les maniérismes récur­rents chez les auteurs jouant à l’intransigeance bruyante : plans fix­es tétanisants et silences pesants pro­pres à ren­dre chaque son impres­sion­nant (tel le long plan de générique sur une eau stag­nante soudaine­ment remuée par une pierre tombant avec un bruit ampli­fié). On craint quelque temps une ver­sion haneki­enne, sim­ili-bres­soni­enne de l’abjecte “trilo­gie de la vengeance” du flam­beur coréen Park Chan-wook (Sym­pa­thy for Mr/Lady Vengeance, Old Boy) : soit une dis­ser­ta­tion aus­si com­plaisante que vaine sur une des plus vieilles formes de vio­lence des civil­i­sa­tions humaines. Mais il appa­raît assez vite que Götz Spiel­mann court plus d’un lièvre à la fois, et pas des plus orig­in­aux. Suiv­ant en par­al­lèle les vies de deux cou­ples (ici un polici­er à la vie aisée mais tac­i­turne et délais­sant sa femme ; là deux mar­gin­aux qui s’aiment d’amour ten­dre), il place d’emblée la revanche annon­cée sous le signe d’une con­fronta­tion sociale qu’on voit venir de loin. On se sou­vient que dans son arti­fi­ciel Antares (2004), il jouait aus­si à con­fron­ter trois vies de cou­ples de milieux dif­férents dont il fil­mait l’intimité dans toute leur cru­dité, avec un for­mal­isme sim­i­laire, et pour un résul­tat pas franche­ment probant.

L’his­toire ramène au tout-venant du polar. Alex, ancien taulard, tra­vaille dans un bor­del vien­nois où sa petite amie Tama­ra vend son corps. Pour chang­er de vie, le cou­ple décide de bra­quer une petite banque de province, coup a pri­ori sans risque. Mais le hasard met sur leur chemin Robert, un polici­er qui fait échouer l’opéra­tion et abat Tama­ra pen­dant leur fuite. Dès lors, réfugié chez un père arché­type du vieux cam­pag­nard obtus mais aux idées claires, rongé par le deuil puis par une haine sourde, Alex n’au­ra de cesse que de se rap­procher du foy­er de Robert pour obtenir (roule­ment de tam­bours…) sa revanche… Le film passe ain­si d’un regard à l’austérité poseuse, sans réel point de vue, sur le milieu inter­lope de la ville et de l’intimité des deux amants à une illus­tra­tion, tou­jours épurée, de lieux com­muns par­fois lourds sur la fuite désen­chan­tée, entre nature silen­cieuse où on panse ses plaies et indices d’un monde aban­don­né de Dieu (un cal­vaire rouil­lé en guest-star). Si Spiel­mann tient par­fois un début de per­ti­nence de ciné­ma dans ce dépouille­ment sat­is­fait de lui-même (sa mise en scène des pul­sions ven­ger­ess­es muettes d’Alex, tan­dis qu’il coupe du bois, impres­sionne), on ne quitte pas l’idée que ce tal­ent de filmeur, con­jugué à celui de Hannes Krisch l’interprète d’Alex, sert une démon­stra­tion des plus dis­pens­ables.

Épure et pure esbroufe

L’austérité filmique adop­tée comme pose — au nom de Bres­son, Pasoli­ni, etc. — face aux turpi­tudes de l’humanité s’est avérée un bon moyen de briller dans les fes­ti­vals et de con­solid­er une répu­ta­tion d’artiste exigeant, rad­i­cal et sans com­plai­sance — ça a bien marché, par exem­ple, avec Michael Haneke et Ulrich Sei­dl, sur­faits com­pa­tri­otes de Spiel­mann. C’est aus­si un des pires procédés par lesquels pré­ten­dre faire sor­tir le ciné­ma des ornières académiques, la pos­ture sur laque­lle on érige le pro­pos n’étant jamais exempte de la rou­blardise d’un auteur tra­vail­lant avant tout pour son pro­pre statut — plongeant ain­si à pieds joints dans cette com­plai­sance qu’elle pré­tend con­jur­er. Revanche, lui, s’avère plus malin qu’on ne s’y attend. Après avoir sournoise­ment lais­sé plan­er la per­spec­tive d’un cat­a­clysme final pro­pre à con­clure bruyam­ment son exer­ci­ce de style, son scé­nario le fait bifur­quer dans sa dernière par­tie vers une fic­tion dra­ma­tique plus con­ven­tion­nelle qui laisse dans le flou les con­sid­éra­tions morales esquis­sées. Sans vrai­ment en devenir plus intéres­sant, Revanche évite de se vautr­er com­plète­ment dans l’escroquerie intel­lectuelle et morale dans laque­lle des films “d’auteur” cousins par la forme et l’attitude hau­taine se sont com­plus avant lui et se com­plairont encore après. Reste la ques­tion des moyens employés, de la pos­ture adop­tée, en regard d’un résul­tat si en-deçà des ambi­tions ini­tiales. En par­lant d’un ciné­ma de l’épure, il reste infin­i­ment plus de pro­fondeur et de richesse ciné­matographique dans un seul plan de Bres­son, mod­èle trop sou­vent mal cité, que dans un film entier comme celui-ci qui s’en réclame.