Déja évo­quée dans notre arti­cle con­sacré à Ago­ra, son précé­dent film, la propen­sion d’Ale­jan­dro Amenábar à fureter en terre hol­ly­woo­d­i­enne a enfin payé : le voilà aux manettes de Régres­sion, pur polar améri­cain mât­iné de fan­tas­tique comme il s’en fai­sait dans les années 1990. Il serait ten­tant de voir dans le titre du film la tra­duc­tion lit­térale des ambi­tions avortées de l’ex-jeune prodi­ge du ciné­ma espag­nol. Il faut cepen­dant recon­naître à Amenábar une cer­taine effi­cac­ité dans ce qui ressem­ble de loin à un exer­ci­ce de com­mande afin de mon­tr­er pattes blanch­es aux stu­dios améri­cains pour la val­i­da­tion d’un futur pro­jet plus impor­tant. C’est aus­si la mod­estie assumée de Régres­sion qui lui con­fère un charme désuet dans ce genre polici­er qu’A­menábar con­sid­ère au pre­mier degré mais sans y rajouter des pré­ten­tions folles de théories caduques, lui qui s’é­tait pour­tant fait le chantre d’une réflex­ion sur les nou­velles images dans Tesis ou Ouvre les yeux.

Série B de luxe

Son pos­tu­lat de départ sim­ple (une enquête poli­cière sur un abus sex­uel qui vire au com­plot de magie noire) s’abîme en fin de course (sous la pres­sion d’un twist final prévis­i­ble) mais tient solide­ment la route durant son déroulé. Amenábar sait faire preuve d’un cer­tain tal­ent pour con­stru­ire l’ar­chi­tec­ture de son thriller, et pour dis­sémin­er, autour de ses longues séquences d’échanges, des détails (des gestes ou des regards) qui con­fèrent à Régres­sion une com­plex­ité plus pro­fonde qu’il n’y paraît. S’ap­puyant sur des ressorts scé­nar­is­tiques autour de la foi et de la super­sti­tion un brin éculés (pré­texte à un refoulé de la con­science améri­caine et de son puri­tanisme grossier), la réal­i­sa­tion d’A­menábar s’avère plus probante pour envelop­per son réc­it d’une atmo­sphère pois­seuse, à la lisière de la série B sur-pro­duite. Cela se ressent par­ti­c­ulière­ment dans les scènes de rêves de l’in­specteur inter­prété (très sérieuse­ment) par Ethan Hawke : celles-ci jouent, pédales au planch­er, la carte de l’an­goisse, musique stri­dente à l’ap­pui, sans pour autant se per­me­t­tre des échap­pées oniriques réelle­ment effrayantes. Il serait facile d’ac­cuser Amenábar de manip­uler son spec­ta­teur, mais son hon­nêteté à men­er son enquête de façon tan­gi­ble empêche tout procès en fumis­terie. Quelques effets de mon­tage à la lim­ite du kitsch (cuts stro­bo­scopiques, accéléra­tions du défile­ment des images…) pour­raient jouer en sa défaveur mais traduisent cepen­dant un cer­tain savoir-faire dans le fan­tas­tique qui dépasse la sim­ple répéti­tion de recettes com­mer­ciales, comme cela avait été aus­si le cas dans Les Autres, son autre film de fan­tômes. Certes rien de bien sur­prenant dans cette mise en scène sco­laire si ce n’est un amour de l’ar­ti­sanat et de la nar­ra­tion qui se fait rare aujour­d’hui dans la fic­tion améri­caine. De quoi déjà atten­dre patiem­ment le retour en force d’A­menábar aux com­man­des d’un film plus per­son­nel.