Benoît Cohen fait par­tie de ces cinéastes, un peu à la manière d’un Cédric Klapisch, pour lesquels la notion de troupe est essen­tielle à la genèse d’un pro­jet ciné­matographique. Et force est de recon­naître qu’il est tou­jours plutôt agréable de retrou­ver, au fil des années, les vis­ages fam­i­liers de comé­di­ens plus ou moins con­nus, vis­i­ble­ment heureux de se retrou­ver pour une nou­velle aven­ture. Qua­tre ans après Les Acteurs anonymes et trois ans après Nos enfants chéris, Cohen retrou­ve donc Math­ieu Demy, sa co-scé­nar­iste et comé­di­enne Eléonore Pour­ri­at, Math­ias Mlekuz et Fabio Zenoni, toute une bande de potes très sym­pa­thiques dont l’év­i­dente sincérité par­ticipe au suc­cès – relatif – de cha­cun de ces films. Preuve que le cer­cle n’est pas exclusif ni figé, Qui m’aime me suive mar­que quelques change­ments: Julien Bois­se­li­er n’est plus de la par­tie, Romane Bohringer (si lumineuse dans Nos enfants chéris) a défini­tive­ment inté­gré la troupe et des petits nou­veaux (dont Julie Depar­dieu) font leur entrée.

L’ami­tié, c’est le ciment du ciné­ma de Benoît Cohen: ses films ne par­lent que de ça, des Acteurs anonymes dans lequel une poignée de comé­di­ens inté­grait un cen­tre de dés­in­tox­i­ca­tion pour se débar­rass­er de l’en­vie de jouer, à Nos enfants chéris où une mai­son de vacances deve­nait une cel­lule de crise pour quelques amis dépassés par les effets sec­ondaires de la trentaine. Suite logique, Qui m’aime me suive reprend les mêmes thèmes: Max, 35 ans, est un médecin bril­lant, heureux époux d’An­na, avo­cate de renom. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mon­des jusqu’au jour où sa ren­con­tre avec Chine, chanteuse dans un bar miteux, va l’amen­er à faire le point sur sa vie et ses envies. Lassé des pres­sions de son entourage et d’un quo­ti­di­en sclérosant, Max va renouer avec ses rêves d’ado­les­cent et remon­ter un groupe de rock avec de vieux copains. Sans en dire un seul mot à Anna…

Moins potache que Nos enfants chéris, qui souf­frait de sérieux prob­lèmes de rythme et tenait dif­fi­cile­ment son équili­bre entre rire et grav­ité, Qui m’aime me suive se veut résol­u­ment plus ambitieux dans son traite­ment. Si l’hu­mour est tou­jours présent, Benoît Cohen lorgne vers l’é­tude com­porte­men­tale d’un anti-héros angois­sé, dont les désirs de fuite se veu­lent symp­to­ma­tiques d’une généra­tion qui, à l’heure du pre­mier bilan, doit se ren­dre à l’év­i­dence que l’héritage lib­er­taire lais­sé par ses aînés n’a pas servi à grand-chose. Max est né bour­geois et l’est resté. S’il étouffe, est-ce par hypocrisie vis-à-vis de respon­s­abil­ités qu’il se sent inca­pable d’as­sumer, ou est-ce le signe d’une prise de con­science de l’im­por­tance de vivre ses envies jusqu’au bout, coûte que coûte? Cohen fait le choix du roman­tisme et trans­forme Max en fig­ure trag­ique. Pari auda­cieux que de pass­er de la comédie légère au drame intimiste, qui mon­tre hélas les lim­ites du réal­isa­teur. Si l’on croit sans mal, comme dans ses films précé­dents, à la com­plic­ité qui unit les per­son­nages (les scènes les plus réussies sont celles de groupe), il est en revanche dif­fi­cile de pren­dre au sérieux le per­son­nage de Chine, car­i­ca­ture de chanteuse under­ground plus vul­gaire que rock­’n’roll, plus ris­i­ble qu’é­mou­vante, incar­née par une Eléonore Pour­ri­at qui sem­ble croire qu’il suf­fit de mâch­er un chew­ing-gum la bouche ouverte pour sig­ni­fi­er un car­ac­tère rebelle. Point névral­gique de la rup­ture iden­ti­taire de Max, cette Chine peu crédi­ble entraîne dans sa chute une bonne par­tie du film, et les ges­tic­u­la­tions d’un Math­ieu Demy pas tou­jours très con­va­in­cant dans ses doutes font som­br­er Qui m’aime me suive dans l’en­nui.

D’au­tant plus que ce qui fai­sait le charme des Acteurs anonymes et Nos enfants chéris (des per­son­nages sec­ondaires joli­ment dess­inés) est délais­sé ici au prof­it de l’his­toire per­son­nelle de Max, héros tour à tour attachant et irri­tant qui prend beau­coup trop de place: com­ment croire à ses désirs d’aven­ture col­lec­tive quand les sec­onds rôles sont à peine esquis­sés? Si Romane Bohringer s’ac­quitte fort bien du rôle casse-gueule de l’épouse coincée, Julie Depar­dieu occupe pour la énième fois (celle de trop) la case de la bonne copine un brin illu­minée, dans une ver­sion hys­térique de son per­son­nage de La Petite Lili, qui frôle ici l’in­sup­port­able. En voulant sign­er son film le plus humain, le plus réal­iste, Benoît Cohen se perd dans un théâtre d’om­bres. On ne saurait que trop lui con­seiller de pren­dre exem­ple sur un cer­tain ciné­ma anglais des années 1990 qui, de Peter’s Friends (Ken­neth Branagh, 1992) à Qua­tre mariages et un enter­re­ment (Mike Newell, 1994) a su cro­quer, à tra­vers des por­traits de groupes déli­cieuse­ment bran­ques, les angoiss­es exis­ten­tielles de toute une généra­tion.