Lors d’un con­trôle de police abusif, Slim (Daniel Kalu­uya) tue acci­den­telle­ment le flic raciste qui vient de bless­er par balle son ren­dez-vous du soir, une avo­cate qui répond au doux sobri­quet de Queen (Jodie Fos­ter-Smith). S’ensuit le rap­proche­ment sen­ti­men­tal des deux com­pars­es au cours d’une cav­ale jusqu’en Floride ponc­tuée de quelques haltes dans des safe spaces préservés du racisme ambiant, où la parole se dénoue dans un esprit de tolérance et de résis­tance con­tre les forces de l’ordre. Se suc­cè­dent ain­si sur plus de deux heures un road­house « tenu par des Noirs », la mai­son de Uncle Earl (l’oncle souteneur de Queen), une boîte de nuit en forme de cachette géante et enfin la demeure des Shep­erd, deux Blancs de classe moyenne prêts à aider les fugi­tifs[1]. Au cours de ce périple, Slim réalise égale­ment un appren­tis­sage poli­tique rad­i­cal auprès de Queen, tan­dis que le cou­ple se méta­mor­phose, change­ment de coif­fure et d’habits à l’appui, en sym­bole de la lutte con­tre les vio­lences poli­cières aux yeux de la pop­u­la­tion africaine-améri­caine. On l’aura com­pris, avec ce pre­mier long-métrage, Meli­na Mat­soukas offre une vari­a­tion sur le genre du road movie, et donne la ver­sion « noire » de l’un de ses fleu­rons, Bon­nie & Clyde. La prox­im­ité avec le film de Penn, attestée au détour d’une réplique, doit toute­fois moins à la ressem­blance des deux scé­nar­ios (Queen et Slim ne pra­tiquent à pro­pre­ment par­ler aucune activ­ité illé­gale) qu’à la manière dont les deux films retra­vail­lent un événe­ment his­torique, afin de dot­er d’une réso­nance poli­tique le périple de leurs héros. Réal­isées qua­tre ans après la mort de John F. Kennedy à Dal­las, les dernières min­utes de Bon­nie & Clyde rejouaient métaphorique­ment l’assassinat du Prési­dent lors de l’exécution des amants crim­inels, jetant du même coup un voile noir sur l’idéal de libéra­tion social et sex­uel porté par le cou­ple[2]. Queen & Slim s’achemine quant à lui vers une réso­lu­tion qui repro­duit, en la grossis­sant[3], une autre date sémi­nale dans l’histoire récente des Afro-Améri­cains : celle du 26 févri­er 2012, soit la mort de Trayvon Mar­tin, exé­cuté sans rai­son appar­ente par un vig­i­lante flori­di­en trop zélé. Dans les deux cas, il s’agit de don­ner aux per­son­nages prin­ci­paux une stature mythique, ce que Queen & Slim ne man­quera pas de surlign­er – c’est là son prin­ci­pal défaut – dans un épi­logue aus­si ridicule qu’emphatique.

Le clip et le concept

C’est qu’en dépit de la néces­sité du pro­pos con­stru­it par le film et de sa louable inten­tion, quelque chose ici ne prend pas. Il ne faut pour­tant pas remon­ter bien loin dans la car­rière de la réal­isatrice pour en esquiss­er les raisons : pro­longeant son clip pour le morceau For­ma­tion de Bey­on­cé (qui met égale­ment en scène l’empow­er­ment des class­es pop­u­laires noires en esthéti­sant les alen­tours de la Nou­velle-Orléans), Queen & Slim repose sur une artic­u­la­tion un brin som­maire[4] entre de cour­tes plages con­tem­pla­tives, sup­posées provo­quer l’empathie pour les per­son­nages (effet ren­for­cé par l’utilisation sys­té­ma­tique d’un morceau de musique en accom­pa­g­ne­ment) et des épisodes visant à met­tre en scène la com­plex­ité des con­flits raci­aux au sein de l’espace social. Le film mon­tre alors ses lim­ites : sa forme séduisante tourne rapi­de­ment à vide, puisqu’elle ne sert somme toute qu’à enjo­liv­er des séquences à l’imagerie un peu affec­tée (la con­tem­pla­tion d’un ciel vio­let le long d’une route, les intérieurs d’une mai­son désor­don­née filmée au fil­tre bleu), et ne nour­rit jamais le mes­sage poli­tique et sub­ver­sif dont le long-métrage se veut le por­teur. À force de sys­té­ma­tisme, Mat­soukas se trou­ve ain­si con­trainte à jouer la carte de la surenchère pour garder l’at­ten­tion de son spec­ta­teur – cf. cette scène d’amour hal­lu­ci­nante où un mon­tage par­al­lèle met sur le même plan l’or­gasme de Queen avec l’as­sas­si­nat d’un polici­er lors d’une man­i­fes­ta­tion, exé­cuté d’une balle dans la tête.

Plus dra­ma­tique encore, cette par­ti­tion sco­laire empêche Queen & Slim d’atteindre la dimen­sion mythique pos­tulée par son réc­it, en témoigne une scène intéres­sante sur le papi­er, mais minée de l’intérieur par les choix de la réal­isatrice. Queen et Slim font une halte près d’un enc­los où les attend un superbe cheval. Arbo­rant un beau pelage immac­ulé (la couleur n’a rien d’anodine) et séparé des deux fugi­tifs par une large bar­rière, l’animal est tout désigné comme l’apanage de l’oppresseur blanc qui, au temps de l’Ouest sauvage, en fit l’instrument de sa con­quête de la lib­erté. Affichant sa volon­té de ren­vers­er l’ordre sym­bol­ique, Slim monte le canas­son, parce que “rien ne fait plus peur à un Blanc qu’un Noir sur un cheval”. Prêt à s’in­scrire à son tour dans le réc­it mythologique améri­cain, mais afin de le trans­former de l’intérieur (ce qui n’est pas sans évo­quer, par exem­ple, l’hori­zon déjà dess­iné par la fin de Djan­go Unchained), le per­son­nage goûte sa lib­erté nou­velle lorsque retombe subite­ment le joug du social : la voix du pro­prié­taire reten­tit au loin, som­mant le cou­ple de quit­ter sa pro­priété, avant des coups de feu ne les for­cent à fuir. Slim et Queen s’en retour­nent alors sur la route en riant comme des enfants. La musique toni­tru­ante qui accom­pa­gne leurs nou­velles escapades ne chang­era rien : l’allégorie, très lourde, ne trans­forme pas les héros en fig­ure sym­bol­ique de la lutte et ne leur ouvre aucun nou­v­el hori­zon (encore eût-il fal­lu que leur tra­jec­toire bifurque à l’intérieur du pro­gramme instal­lé par le réc­it), mais en fait les pio­ns d’un film aux ressorts dra­ma­tiques un peu sim­plistes.

Notes

Notes
↑1 On notera que les Shep­erd, les seuls per­son­nages blancs con­notés pos­i­tive­ment dans le film, sont incar­nés par deux icônes de la cul­ture alter­na­tive des années 1990 : Chloë Sevi­gny et Flea, bassiste des Red Hot Chili Pep­pers et acteur occa­sion­nel.
↑2 On ren­voie ici à l’interprétation de Jean-Bap­tiste Thoret, trou­vable dans son ouvrage 26 sec­on­des. L’Amérique éclaboussée, Rouge Pro­fond, p. 72–74.
↑3 On notera que la prox­im­ité des deux scènes est ren­for­cée par le motif dra­maturgique qu’elles met­tent toutes les deux en place : celui de l’anamorphose (pour repren­dre les mots de J.-B. Thoret), à savoir une dilata­tion de la tem­po­ral­ité et de l’action au prof­it de l’expressivité.
↑4 La let­tre de cette équa­tion sim­pliste nous a d’ailleurs été don­née par une phrase de Mat­soukas elle-même, dans une inter­view réal­isée en 2015 pour le site Dai­ly Nation, cen­sée décrire les valeurs car­di­nales de son média d’alors (le clip) : « the right visu­als, a well con­cep­tu­al­ized sto­ry [to] be excit­ing and elic­it reac­tion », soit « Avoir l’esthétique qui con­vient et une his­toire bien con­cep­tu­al­isée pour sus­citer l’intérêt et provo­quer des réac­tions. »