Sur­vivance des années 1970 en vogue depuis le suc­cès con­tro­ver­sé des Chiens de paille et de La Dernière Mai­son sur la gauche, le sous-genre d’ex­ploita­tion du rape-and-revenge (sché­ma : une femme subit un viol, puis se recon­stru­it et part tra­quer ses agresseurs) est tou­jours plus ou moins dans le paysage (Lis­beth Salan­der en étant une héroïne remar­quée, en sué­dois et en anglais). Il trou­ve dans le présent spéci­men russe une incar­na­tion aus­si étouf­fante qu’in­tri­g­ante — quoique cher­chant peut-être trop à l’être.

Le viol ordinaire

Dans la grande ville où cela se passe (jamais nom­mée, mais le film a été tourné sur site à Ros­tov-sur-le-Don), quand des mili­ciens pren­nent en chas­se une pros­ti­tuée, ils appor­tent un chif­fon pour la bâil­lon­ner… Les scènes de viol elles-mêmes (il y en a deux : une seule­ment sonore et sur écran noir, une dont la caméra isole les obscènes oscil­la­tions organiques ; et un réc­it oral d’incestes répétés) sont évidem­ment effrayantes ; mais ce détail du chif­fon, d’une cer­taine façon, l’est autant, car il indique à quel point l’hor­reur com­mise fait par­tie d’un sys­tème qui la tolère assez pour lui per­me­t­tre de se roder.

La mon­stru­osité qu’Anguelina Nikono­va et sa com­plice Olga Dykhovitch­naïa (pre­mière autrice du scé­nario, inter­prète prin­ci­pale et copro­duc­trice) s’ap­pliquent à dépein­dre est plus abstraite qu’un cat­a­logue de sévices. Por­trait au cré­pus­cule pro­jette le monde[1] en un pur­ga­toire, forgé par une indif­férence portée à un degré kafkaïen. Cha­cun, ici, ne s’intéresse à son prochain que dans la seule per­spec­tive de la con­som­ma­tion, et encore (un sim­ple arrêt au restau­rant tourne ain­si au sketch glacial). Les rap­ports homme-femme y sont con­damnés à l’insatisfaction, le pre­mier ne pou­vant vis­i­ble­ment attein­dre sa “petite mort” qu’en bru­tal­isant la sec­onde (la scène de viol la plus explicite n’omet pas l’affaissement assez pathé­tique du vio­leur après l’éjaculation). L’image numérique — pro­duite avec le désor­mais fameux Canon 5D MkII — force un peu le trait : d’une net­teté ren­dant chaque forme vive et fasci­nante, jusqu’aux détails organiques les moins reluisants comme la façon dont une vic­time se purge de la souil­lure (Bruno Dumont, avec son plan d’un poing fer­mé sur du sperme, peut aller se rha­biller), elle manque cepen­dant de pro­fondeur et de con­trastes, tirant sur le clair, faisant presque détein­dre sur les per­son­nages le terne des murs et du ciel. Por­trait au cré­pus­cule se voue ain­si à la pro­jec­tion cathar­tique, érigeant un cer­tain aperçu pes­simiste du monde en un panora­ma assez épais et pois­seux pour provo­quer et révolter. Il y a sans doute dans la démarche une forme d’exutoire per­son­nel des autri­ces, mais aus­si, plus sûre­ment, un jeu avec les sen­ti­ments du spec­ta­teur, soit une forme d’exploitation.

Ce n’est qu’un début

L’héroïne jouée par Dykhovitch­naïa, mal­gré sa sit­u­a­tion con­fort­able reposant sur des apparences, n’est pas pour autant à l’abri de l’abjection qui l’entoure, et en prend con­science à son corps défen­dant quand les mili­ciens sus­men­tion­nés s’en pren­nent à elle. Après la scène presque oblig­a­toire où elle règle ses comptes avec l’hypocrisie de son entourage per­son­nel et pro­fes­sion­nel, elle retrou­ve par hasard un de ses vio­leurs, et c’est là que le film prend un détour intéres­sant vis-à-vis des attentes sus­citées. Séduisant le mili­cien qui ne recon­naît pas sa vic­time, l’héroïne ne se venge pas par la vio­lence, mais par une sub­tile dom­i­na­tion sex­uelle : “refroidis­sant” l’homme au beau milieu des coïts en lui déclarant des sen­ti­ments amoureux, elle use de la frus­tra­tion et du ren­tre-dedans con­joints pour fis­sur­er sa cara­pace émo­tion­nelle et se l’attacher pro­gres­sive­ment. Sa vengeance vio­lente, elle ne l’exercera pas sur son agresseur direct, mais à tra­vers lui sur un per­son­nage sec­ondaire presque insignifi­ant, père inces­tueux — soit sur une autre hor­reur tolérée par ce cauchemar de société inhu­maine. Le rape-and-revenge est bien au ren­dez-vous, mais Nikono­va et Dykhovitch­naïa sont assez malignes pour dévoy­er un peu le genre en y appor­tant quelques con­sid­éra­tions sur les con­trar­iétés du désir. Un peu trop malignes, peut-être. La non-fin aux inten­tions d’ouverture est trop abrupte pour laiss­er se for­mer des hypothès­es sur le futur, laisse en vérité dans un trou abyssal les pro­jets de la femme et de son agresseur/amant/proie, et inter­rompt un film qui, étrange­ment, sem­ble à peine com­mencé. Elle laisse surtout penser que les autri­ces n’ont pas souhaité assumer jusqu’au bout leurs choix : le défoule­ment par le spec­ta­cle de la vio­lence intime, les tor­sions imprimées à ce spec­ta­cle, les ques­tions soulevées sur la nature d’un cou­ple qui, du coup, n’a plus le loisir de dépass­er ses seules car­ac­téris­tiques d’incongruité et de provo­ca­tion.

Notes

Notes
↑1 Pré­cisons bien : “le monde”. Car on peut pari­er qu’au moins une ou deux cri­tiques en mal de con­sid­éra­tions soci­ologiques faciles et sen­sa­tion­nal­istes pro­jet­teront leurs préjugés dans ce film où ils ver­ront, dis­ons, “une pein­ture rad­i­cale de la Russie d’aujourd’hui”, ou ce genre d’inepties. À côté de la plaque : hormis un vague pen­chant pour la vod­ka au milieu de l’après-midi, Por­trait au cré­pus­cule ne fait aucun effort pour sig­ni­fi­er que l’état de fait qu’il décrit serait inhérent à la société où le réc­it est plan­té.