Porti­er de nuit, réal­isé par Lil­iana Cavani en 1974, ressort en salles dans une ver­sion restau­rée. Char­lotte Ram­pling y chante Mar­lene Diet­rich, vêtue d’un uni­forme nazi, seins nus, à la mer­ci des officiers S.S. C’est la scène que l’on retient générale­ment. Et l’on fait sou­vent aus­si le lien avec la vague du porno nazi que le film a con­tribué à sus­citer. Et l’on assim­i­le alors con­fusé­ment le scan­dale qu’il a sus­cité à l’alliance sul­fureuse entre nazisme et mise en scène sado-masochiste. Il vaut sûre­ment la peine de (re)voir Porti­er de nuit pour se faire sa pro­pre idée, et com­pren­dre la nature du malaise qu’il sus­cite.

Genèse : Liliana Cavani, documentariste

Lil­iana Cavani est née le 12 jan­vi­er 1933 en Émi­lie-Romagne, région d’Italie où, cinquante ans plus tôt, est né Ben­i­to Mus­soli­ni. Dix-huit jours plus tard en Alle­magne, Hitler est nom­mé chance­li­er. Les Cavani ont été résis­tants. À la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, elle n’a encore que douze ans. Au ciné­ma, on pro­jette les films des réal­isa­teurs nés au tout début du siè­cle. C’est l’heure du néoréal­isme, c’est-à-dire d’un ciné­ma enregistrant/mettant en scène la dure réal­ité de l’après-guerre : Rome, ville ouverte en 1945 (Rosselli­ni), Scius­cià (Vit­to­rio De Sica), Païsa (Rosselli­ni) en 1946, Chas­se trag­ique (Giuseppe De San­tis) et Alle­magne, année zéro (Rosselli­ni) en 1947, Le Voleur de bicy­clette (Vit­to­rio De Sica) et La terre trem­ble (Vis­con­ti) en 1948. Lil­iana Cavani appar­tient à la généra­tion suiv­ante, celle des Bernar­do Bertoluc­ci, Mar­co Bel­loc­chio, celle d’un Pier Pao­lo Pasoli­ni, aus­si, qui fait le lien entre les deux généra­tions. Leurs films, réal­isés à par­tir des années 1960, sont han­tés par la mémoire du fas­cisme et par le sen­ti­ment de sa réma­nence à l’époque con­tem­po­raine. À une époque où la psy­ch­analyse acquiert tar­di­ve­ment et dif­fi­cile­ment droit de cité en Ital­ie, ce sont ses caté­gories – le refoulé, le retour du refoulé, les phénomènes de latence, traces, symp­tômes et crises – qui sont mobil­isées par ces cinéastes pour ten­ter d’expliquer le passé et d’analyser le présent des « années de plomb ».

En 1962, Lil­iana Cavani réalise un doc­u­men­taire pour la télévi­sion : La Sto­ria del Ter­zo Reich (« L’Histoire du Troisième Reich »). Il s’agit d’un film de mon­tage de qua­tre heures d’archives sur le Troisième Reich. D’abord dif­fusé sur une chaîne cul­turelle, le doc­u­men­taire doit ensuite être dif­fusé sur une chaîne nationale, mais l’opposition de l’ambassade alle­mande empêche sa pro­gram­ma­tion. En 1965, la réal­isatrice réalise un autre doc­u­men­taire pour la télévi­sion, inti­t­ulé La Don­na nel­la Resisten­za (« La Femme et la Résis­tance »). Le film est un mon­tage d’archives et surtout d’entretiens que Lil­iana Cavani a menés avec d’anciennes résis­tantes et par­ti­sanes. Deux entre­tiens auront une pro­fonde influ­ence sur la réal­i­sa­tion de Porti­er de nuit. Le réc­it d’une anci­enne par­ti­sane, déportée à Auschwitz, con­firme ce que l’histoire de la dif­fu­sion du doc­u­men­taire sur le Troisième Reich avait mis en évi­dence : la volon­té qua­si générale, après la guerre, et pour divers­es raisons, d’enfouir pro­fondé­ment cette péri­ode douloureuse et hon­teuse. Au point que cette femme avait décidé de quit­ter sa famille, et qua­si­ment, la société, pour ne pas être con­fron­tée au déni ambiant. La même année 1965, enfin, la réal­isatrice réalise un autre doc­u­men­taire, Il Giorno del­la Pace (« le jour de la paix ») sur le thème suiv­ant : que sait la nou­velle généra­tion – la sienne – de la Sec­onde Guerre mon­di­ale ? La réponse, pour elle, était claire : l’ignorance rég­nait, con­séquence immé­di­ate de la volon­té d’oublier[1].

Portier de nuit

Lors de ces entre­tiens, une anci­enne par­ti­sane, déportée à Dachau pen­dant trois ans, lui con­fie qu’elle retourne chaque été pass­er deux semaines sur ces lieux. « C’est la vic­time, inter­prète Lil­iana Cavani, plutôt que le bour­reau, qui retourne sur le lieu du crime. Pourquoi ? Il faudrait son­der l’inconscient pour le savoir. »[2] Chercher, peut-être, du côté du syn­drome de Stock­holm ? C’est du moins ce que sem­ble dire Porti­er de nuit, que Lil­iana Cavani réalise en 1974.

Le drame se déroule à Vienne, en 1957. Max (Dirk Bog­a­rde, qui avait fasciné Lil­iana Cavani dans The Ser­vant, de Joseph Losey) est porti­er de nuit à l’Hôtel zur Oper. Un soir, il lève les yeux vers des clients qui vien­nent d’arriver : un chef d’orchestre et son épouse Lucia (Char­lotte Ram­pling, arrivant en droite ligne des Damnés, mais aus­si de Dom­mage qu’elle soit une putain, film réal­isé en 1971 par Patroni Grif­fi). Stu­peur. Et trem­ble­ments, mêlés de peur et d’excitation. Flash-back : Max est un offici­er S.S. Lucia une déportée. Entre eux, dans le camp de con­cen­tra­tion, s’est instal­lée une rela­tion sado-masochiste. Retour au présent, où l’on retrou­ve Lucia, jeune épouse resplendis­sante dans ses habits et bijoux (con­fec­tion­nés par Piero Tosi), et où l’on apprend que l’hôtel est le repaire d’anciens S.S. occupés à effac­er toutes les traces – matérielles et mémorielles – de leurs liens avec le nazisme. Klaus (Philippe Leroy), Hans (Gabriele Ferzetti), Kurt, Dob­son et Bert, réu­nis en société secrète, organ­isent dans l’hôtel des « procès thérapeu­tiques », sortes de procès de Nurem­berg à huis clos que les crim­inels met­tent en scène aus­si bien pour repér­er et détru­ire toute preuve et témoin com­pro­met­tants que pour se libér­er d’un « com­plexe de cul­pa­bil­ité » con­sid­éré comme un trou­ble du psy­chisme. « N’ayons pas d’illusion, la mémoire n’est pas faite d’ombres, mais de regards insis­tants, de doigts pointés vers vous », dit l’un d’eux. L’heure est juste­ment au « procès » de Max, et l’arrivée de Lucia dans l’hôtel vient per­turber le déroule­ment du rit­uel de purifi­ca­tion. Lucia, anci­enne vic­time de Max, serait une accusatrice « idéale » pour cette par­o­die de procès à venir. Une accusatrice qui serait ensuite élim­inée, bien sûr. Mais ce n’est pas ain­si que les choses se passent : entre l’ancienne vic­time et son bour­reau, la rela­tion sado-masochiste renaît. Ou plutôt : elle se répète, comme une névrose. Au point de les pouss­er, qua­si­ment, à réitér­er l’enfermement con­cen­tra­tionnaire, jusqu’à la mort.

Le film sort en 1974, et ren­con­tre un franc suc­cès en salle, en France, que les pro­duc­teurs Joseph Levine et Bob Edwards (pro­duc­teur des Damnés) ont élue pour la « pre­mière », comp­tant sur une opin­ion plus ouverte qu’en Ital­ie. Mais il entraîne la presse cri­tique dans une âpre et vio­lente polémique. En Ital­ie, la cen­sure jette l’anathème sur le film et l’interdit, pour les raisons suiv­antes :

Inter­dit pour obscénité, vul­gar­ité exces­sive des scènes mon­trant des rap­ports sex­uels, atteinte aux bonnes mœurs. Ce film, dou­ble­ment per­ni­cieux parce que réal­isé par une femme, mon­tre une scène igno­ble où l’on voit l’interprète fémi­nine pren­dre l’initiative dans les rap­ports amoureux.

La jus­ti­fi­ca­tion est grotesque[3]. Elle est, d’une part, éton­nam­ment rétro­grade au regard de l’époque : mais peut-être ne faut-il pas tant s’étonner et con­sid­ér­er que le film et sa cen­sure expri­ment les con­tra­dic­tions internes d’une société pas tout à fait à l’aise avec l’évolution des mœurs. Il suf­fi­rait de revoir Enquête sur la sex­u­al­ité (Comizi d’amore), réal­isé en 1965 par Pasoli­ni, pour s’en con­va­in­cre. Mais surtout, la jus­ti­fi­ca­tion de la Com­mis­sion de cen­sure passe totale­ment à côté des dimen­sions alors poten­tielle­ment dérangeantes du film : d’un côté le rap­proche­ment entre sado-masochisme et nazisme, avec le risque de réduire le nazisme à une expli­ca­tion d’ordre psy­ch­an­a­ly­tique, à une forme de per­ver­sité sex­uelle, occul­tant la dimen­sion his­torique du phénomène ; de l’autre le ren­voi dos à dos de la vic­time et du bour­reau, avec tout ce que cela implique en ter­mes de néga­tion­nisme.

Il va être ques­tion, ici, encore une fois, de la morale et de la forme, de la morale de la forme. Citons ici Jacques Riv­ette, écrivant à pro­pos de Kapo un texte inti­t­ulé « De l’abjection » – on en revient tou­jours aux clas­siques…

[…] il se pour­rait que tous les sujets nais­sent libres et égaux en droit ; ce qui compte, c’est le ton, ou l’accent, la nuance, comme on voudra d’appeler – c’est-à-dire le point de vue d’un homme, l’auteur, mal néces­saire, et l’attitude que prend cet homme par rap­port à ce qu’il filme, et donc par rap­port au monde et à toutes choses : ce qui peut s’exprimer par le choix des sit­u­a­tions, la con­struc­tion de l’intrigue, les dia­logues, le jeu des acteurs, ou la pure et sim­ple tech­nique, « indif­férem­ment mais autant ». Il est des choses qui ne doivent être abor­dées que dans la crainte et le trem­ble­ment.

SM et nazisme : théâtre et mise en scène

Si Porti­er de nuit a été classé X aux États-Unis, et s’il a forte­ment con­tribué à la vague du « porno nazi » qui sévit dans les années 1970, ce n’est pas sans rai­son. Et l’on ne s’étonnera pas non plus que ce soit dans Les Damnés de Vis­con­ti (1964) que Lil­iana Cavani soit allée chercher ses deux acteurs prin­ci­paux, Char­lotte Ram­pling et Dirk Bog­a­rde. Dans ce film qui met en scène la mon­tée du nazisme sur fond de vio­lence et de per­ver­sité sex­uelle, on se rap­pelle l’orgie homo-éro­tique de la Nuit des Longs Couteaux, à laque­lle ren­voie peut-être le viol du danseur juif Bert par un offici­er nazi dans un des flash­backs du film de Lil­iana Cavani. On se rap­pelle aus­si Hel­mut Berg­er trav­es­ti en Mar­lene Diet­rich, scène à laque­lle la réal­isatrice rend hom­mage ici, dans la scène la plus célèbre de Porti­er de nuit : dans un flash­back placé sous le regard du porti­er, on voit Char­lotte Ram­pling, une cas­quette nazie sur ses cheveux ras de déportée, vêtue d’un pan­talon à bretelles trop grand pour elle, le haut du corps nu. Elle chante Mar­lène Diet­rich dans une espèce de cabaret nazi, provo­cante et sen­suelle, Salomé mod­erne qui obtient en récom­pense la tête du pris­on­nier qui l’avait offen­sée.

« Fas­ci­nat­ing fas­cism » : ce titre de l’essai pub­lié par Susan Son­tag en 1975 résume bien l’ensemble de la réflex­ion qu’elle y mène sur la force d’attraction éro­tique exer­cée par le fas­cisme[4]. « Le fas­cisme est du théâtre, écrit-elle, citant le Genet de Pom­pes funèbres[5]. Et la sex­u­al­ité sado-masochiste est plus théâ­trale que n’importe quelle autre. Quand la sex­u­al­ité dépend autant de sa mise en scène, le sexe (comme la poli­tique) devient de la choré­gra­phie. Les habitués du sexe sado-masochiste sont des cos­tu­miers de haut vol et des choré­graphes ; ils sont des per­form­ers, au sens pro­fes­sion­nel. » C’est en sub­stance ce que rel­e­vait déjà Michel Fou­cault, dans un entre­tien mené en 1974 pour les Cahiers du ciné­ma, par Serge Toubiana et Pas­cal Bonitzer, à pro­pos de Porti­er de nuit[6]. La réflex­ion du philosophe est par­ti­c­ulière­ment intéres­sante pour Porti­er de nuit, en ce qu’elle se pour­suit sur le plan de la poli­tique con­tem­po­raine : les marx­istes, dit-il, ont totale­ment échoué à ren­dre compte du fas­cisme, le définis­sant comme la dic­tature d’un seul, ou d’une minorité, et occul­tant ain­si le fait qu’il n’a été ren­du pos­si­ble que par le pou­voir accordé au con­traire à un nom­bre incal­cu­la­ble d’individus, S.S. ou sim­ple­ment inscrits au Par­ti. Selon cette analyse, le marx­isme a, incon­sciem­ment au moins, reculé devant la réflex­ion que cela impli­quait, sur le rap­port du désir et du pou­voir.

Le film de Lil­iana Cavani s’inscrit donc dans ce con­texte, qu’il con­vient de rap­pel­er pour cern­er les moti­va­tions du film. Au tour­nant des années 1960–1970, l’Italie est plongée dans ce qu’on a appelé les « années de plomb » : atten­tats ter­ror­istes d’extrême gauche et d’extrême droite, con­fu­sion poli­tique sur fond de com­plots, impli­ca­tions mafieuses et valse des politi­ciens véreux. La men­ace d’une résur­gence du fas­cisme inquiète. L’échec du marx­isme, qui avait représen­té à l’issue de la guerre, auréolé de son rôle dans la résis­tance, l’espoir d’un renou­veau poli­tique, est patent, et nom­breux sont ceux qui pren­nent leurs dis­tances. Dans une Ital­ie qui, juste­ment, a tou­jours été très réti­cente envers la psy­ch­analyse, de nom­breux cinéastes vont alors chercher du côté des proces­sus de refoule­ment, syn­drome de cul­pa­bil­ité, com­plex­es d’Œdipe et autres phénomènes de l’inconscient, pour ten­ter de met­tre en lumière le présent, mais aus­si le passé (et le présent à tra­vers un refoule­ment du passé).

Au ciné­ma, Lil­iana Cavani élar­git la brèche ouverte par Les Damnés de Vis­con­ti, dans le lien qui se tisse entre fas­cisme, sado-masochisme, et mise en scène. Dans Porti­er de nuit, tout est ciné­ma, théâtre et choré­gra­phie : chaque scène, qua­si­ment, est une mise en scène orchestrée par les per­son­nages, un spec­ta­cle où cha­cun est, alter­na­tive­ment, acteur ou spec­ta­teur, c’est-à-dire voyeur. Max est porti­er à l’Hôtel zur Oper : l’hôtel de l’Opéra. Les flash­backs qui struc­turent le film sont des mis­es en scène – des recon­sti­tu­tions – men­tales du passé par les pro­tag­o­nistes. Ils per­me­t­tent à la réal­isatrice de con­stru­ire le présent des pro­tag­o­nistes comme la répéti­tion névro­tique d’un passé qui n’est pas passé. Peut-être doit-on alors voir le film, si l’on con­sid­ère Max et Lucia comme les métaphores du nazisme et de sa vic­time (dis­ons, l’Europe), comme une mise en garde con­tre cette répéti­tion, d’autant plus puis­sante que le refoule­ment est fort. Mais ils per­me­t­tent aus­si de situer l’attrait exer­cé par le fas­cisme au niveau des pro­jec­tions de l’inconscient. L’entreprise est jus­ti­fiée – les expli­ca­tions économiques, sociales, his­toriques, poli­tiques n’étant pas exhaus­tives. Mais elle est périlleuse, et Lil­iana Cavani manque sin­gulière­ment de recul.

À deux repris­es, Max, l’officier S.S., braque un pro­jecteur sur une de ces vic­times. La pre­mière fois a lieu dans le camp de con­cen­tra­tion : il braque une caméra sur le corps squelet­tique de Lucia, et joue avec cet œil de verre pour découper son corps dans la masse anonyme des déportés, le met­tre en lumière, l’approcher tout en le met­tant sous la coupe de son regard, de son pou­voir de mise en scène. La sec­onde fois a lieu à l’hôtel : il éclaire d’un pro­jecteur la choré­gra­phie du danseur homo­sex­uel Bert, une de ses anci­ennes vic­times, ayant dévelop­pé avec son tor­tion­naire ce syn­drome de Stock­holm qui va bien­tôt touch­er Lucia. Un pre­mier prob­lème se pose ici : c’est celui de la manière dont la réal­isatrice elle-même va diriger sa caméra, pro­jeter la lumière, met­tre en scène. La dis­tance est néces­saire. Or Lil­iana Cavani sem­ble avoir relégué la respon­s­abil­ité du main­tien de la dis­tance à un for­mal­isme dou­teux, qui, certes, inter­roge, mais pour le pire plutôt que pour le meilleur. Ten­tons d’y voir plus clair.

Victime vs. bourreau

Revenons à Jacques Riv­ette : tous les sujets sont égaux en droit. Et, nous l’avons dit, l’association nazis­me/sa­do-masochisme a d’autant plus droit de cité ciné­matographique que sa mise en scène per­met d’élargir la réflex­ion sur le nazisme et de sor­tir des expli­ca­tions poli­tiques, cul­turelles, ou socio-économiques. Mais ce qui compte, c’est le point de vue de l’auteur, c’est-à-dire son atti­tude par rap­port à ce qu’il filme. Et c’est là que le bât blesse.

Dans l’introduction à l’édition ital­i­enne du scé­nario, Lil­iana Cavani cite cette phrase qu’elle a elle-même pronon­cée lors d’un entre­tien sur le film : « Nous sommes tous des vic­times ou des assas­sins et nous accep­tons ces rôles volon­taire­ment. Seuls Sade et Dos­toïevs­ki l’ont bien com­pris. » Cela peut sem­bler un trait d’esprit, ajoute-t-elle, mais « en réal­ité, c’est la syn­thèse de quelques-unes de mes opin­ions ». On aurait préféré qu’il s’agisse d’un trait d’esprit, si déplacé qu’il fût. Cher­chons du côté d’autres pro­pos de la cinéaste à pro­pos de son film, pour éclair­er cette phrase. Lil­iana Cavani revient égale­ment à de nom­breuses repris­es sur l’entretien qu’elle eut, pour son doc­u­men­taire sur les femmes et la résis­tance, avec une par­ti­sane déportée à Auschwitz, qui dis­ait que ce qu’elle ne pour­rait jamais par­don­ner aux nazis, c’est de lui avoir révélé la part obscure d’elle-même. La vic­time, dis­ait-elle, n’est pas tou­jours inno­cente, car la vic­time est humaine. Lil­iana Cavani a voulu mon­tr­er la part som­bre de l’homme, dit-elle, son refoulé. C’est-à-dire cette atti­rance – éro­tique – pour le fas­cisme, qui l’a ren­du pos­si­ble. Et qui risque, si l’on con­tin­ue de refouler cette part de nous – et, pire encore, de refouler tout ce pan de l’histoire – de resur­gir de nou­veau.

L’amalgame fait par Lil­iana Cavani est inad­mis­si­ble, et c’est peut-être là ce qui dérange con­fusé­ment dans le film, bien plus que les mis­es en scène sado-masochistes ou le malaise que sus­cite l’existence du syn­drome de Stock­holm. Quel est cet amal­game ? C’est de faire de ce refoulé la faute des vic­times de la dépor­ta­tion. Le rac­cour­ci tient du néga­tion­nisme. La part som­bre de soi-même, dont par­lait la par­ti­sane déportée à Auschwitz, c’est tout ce que peut met­tre en bran­le, de bon ou de mau­vais, l’instinct de survie. Kapo, juste­ment, dont par­lait Jacques Riv­ette, traite au moins de cela. Porti­er de nuit ne traite absol­u­ment pas du trau­ma­tisme qu’a pu con­stituer, pour les déportés, la prise de con­science de tout ce dont on est capa­ble – du meilleur comme du pire – lorsque la vie est en jeu (et surtout lorsque le sys­tème con­cen­tra­tionnaire repose pré­cisé­ment sur un appel aux pul­sions les plus bass­es). Mais quelle part som­bre des déportés vient expli­quer leur dépor­ta­tion ?! La vic­time n’est pas tou­jours inno­cente, car la vic­time est humaine, dis­ait la femme déportée à Auschwitz. Mais cela sig­nifi­ait que la vic­time n’est pas inno­cente d’actes qu’elle a pu com­met­tre après, dans le camp de con­cen­tra­tion. Mais de quelle acte est-elle coupable, qui l’a con­duite à être, pré­cisé­ment, la vic­time du nazisme ?! Lil­iana Cavani s’exprime mal, pour­rait-on répli­quer, et le rac­cour­ci ici exposé est un biais rhé­torique du cri­tique à par­tir des pro­pos de la réal­isatrice. Le film sauve-t-il la mise ? Ce n’est pas si sûr.

Reprenons l’intrigue : Vienne, 1957. Max, ex‑S.S. recon­ver­ti en porti­er de nuit au grand hôtel, croise le regard de son anci­enne vic­time favorite, Lucia, aujourd’hui mar­iée à grand chef d’orchestre. Entre eux, les « jeux » sado-masochistes repren­nent immé­di­ate­ment. La nar­ra­tion est ponc­tuée de flash­backs ne nous décou­vrant que petit à petit la nature de leur rela­tion dans l’univers con­cen­tra­tionnaire. Or la mise en scène de ces flash­backs pose plusieurs prob­lèmes. Lil­iana Cavani se réjouit de n’avoir mis en scène aucun per­son­nage à qui se rat­tach­er, s’identifier. Ce qui, pense-t-elle, oblige le spec­ta­teur à réfléchir. Il est vrai que dans l’atmosphère glauque et mor­tifère de cette Vienne très vis­con­ti­enne (c’est l’atmosphère de Mort à Venise qui plane sur tout le film), les per­son­nages sont presque tous d’anciens nazis, sauf le mari, vite évac­ué. Seuls restent un ancien Juif ital­ien, épargné dans les camps car il était bon cuisinier, et qui ne souhaite pas bris­er sa tran­quil­lité rev­enue en dénonçant des nazis ; Lucie ; le danseur ; et des déportés que l’on voit dans les camps lors des flash­backs. Or aucun con­tre­point n’est don­né, dans les camps, à la représen­ta­tion de la vic­time, elle-même finale­ment assez rapi­de­ment con­sen­tante. L’enfer con­cen­tra­tionnaire est totale­ment absent du film. Il n’y a tout sim­ple­ment pas de vic­times du nazisme dans le film. Pire : lors d’une scène où ce con­tre­point aurait été pos­si­ble (et néces­saire), Lil­iana Cavani l’évite magis­trale­ment par un esthétisme de mau­vais goût, que l’on imag­ine dû à une volon­té de « dis­tan­ci­a­tion » brechti­enne, totale­ment con­tre-pro­duc­tive. Un déporté se fait vio­l­er par un offici­er S.S., sous les regards d’autres déportés, absol­u­ment inex­pres­sifs, regroupés der­rière les lits, plutôt comme au théâtre que par volon­té de se cacher. En fond, la Flûte enchan­tée de Mozart, dont le rythme s’accorde avec les mou­ve­ments des deux hommes. Inutile de com­menter l’abjection de cette mise en scène… La scène est totale­ment rac­cord avec l’esthétique déca­dente de l’ensemble : le prob­lème est que cette esthé­tique con­t­a­mine la représen­ta­tion du camp de con­cen­tra­tion, devenu un camp de pacotille où l’on ne voit que des mar­i­on­nettes. Se fait-il vio­l­er, d’ailleurs ? Rien n’est moins sûr. Son vis­age, pour ce que l’on en dis­tingue, exprimerait plutôt le plaisir. Surtout, nous avons sans nul doute déjà vu cet homme, à l’hôtel : ancien déporté ayant élu domi­cile à l’hôtel, il dan­sait pour Max, vic­time lui aus­si d’une sorte de syn­drome de Stock­holm, et donc, comme Lucia, prob­a­ble­ment vic­time con­sen­tante. Lucia, dont le vis­age est tout aus­si inex­pres­sif, et qui, après avoir été briève­ment et légère­ment présen­tée comme un petit ani­mal légère­ment apeuré sous la lumière crue du pro­jecteur de Max, dans le camp de con­cen­tra­tion, revêt rapi­de­ment un air opaque, lais­sant plan­er le doute sur sa réal­ité de vic­time. De là à dire qu’elle a appelé de ses vœux son bour­reau…

L’histoire tragique de Roméo le S.S. et de Juliette la déportée

Le bour­reau, juste­ment… Il pose lui aus­si un prob­lème de taille. Dès que son regard croise celui de son anci­enne vic­time, Max prend son par­ti con­tre celui de ses anciens « cama­rades » nazis. Il en est même touchant quand il avoue à la vieille comtesse nymphomane Eri­ka Stein son amour pas­sion­né pour Lucia. Il ne s’agit certes pas de dire ici que les nazis doivent néces­saire­ment être représen­tés comme des « méchants », et leurs vic­times comme les « gen­tils». La ques­tion n’est, évidem­ment, et heureuse­ment, pas là. Mais le film est vicié (ou vicieux ?) à la base : Max est porti­er de nuit, parce qu’il ne peut affron­ter la lumière du jour. La nuit, il peut cacher sa honte. Il est donc le seul, de tous les anciens nazis du film, à avoir honte. Soit. Cela a pour pre­mière con­séquence de nous le ren­dre un peu plus sym­pa­thique que ses petits cama­rades. Puis il clame son amour pour Lucia. Prime de sym­pa­thie sup­plé­men­taire.

Roméo aime Juli­ette. Mais l’ancienne famille de Roméo est opposée à cet amour. Et la famille de Juli­ette com­prendrait mal, on le conçoit, son pro­pre amour pour son ancien tor­tion­naire (mais encore une fois, ce qu’on a vu, c’était plutôt une his­toire d’amour – du moins une étrange rela­tion – SM sur fond de camp de con­cen­tra­tion). Tous deux sont donc con­traints de fuir. Ils se réfugient chez Max, où, cernés de toutes parts par les anciens S.S. qui désor­mais veu­lent leur peau, et qui les empêchent de sor­tir et de se rav­i­tailler, ils recon­stituent un ersatz de camp de con­cen­tra­tion, dont ils ne sor­tiront que pour être fusil­lés, de dos, par les ex‑S.S. Cette con­struc­tion nar­ra­tive est extrême­ment dérangeante, en ce qu’elle situe l’histoire de Lucia et de Max dans un con­texte roman­tique (du roman­tisme noir, si l’on veut) et que, non con­tente d’avoir fait de Lucia une vic­time con­sen­tante, voire coupable, Lil­iana Cavani absout presque son pro­tag­o­niste mas­culin dans une sorte de cathar­sis trag­ique. Et que l’on ne nous dise pas que Max et Lucia sont des pro­tag­o­nistes dérangeants, que l’on ne peut pas véri­ta­ble­ment s’identifier à eux, que le spec­ta­teur qui est le plus gêné par le film est celui qui refuse juste­ment d’admettre « le petit nazi» qui est en lui. Autant de défens­es invo­quées par Lil­iana Cavani et qui n’ôtent rien à tout ce que l’on a écrit ici.

Un dernier mot. Sur ce « petit nazi » que cha­cun a en soi[7]. Vouloir met­tre au jour des raisons d’ordre psy­chologique, psy­ch­an­a­ly­tique, qui peu­vent favoris­er l’émergence de phénomènes comme les fas­cismes, soit. Mais là encore, le rac­cour­ci effec­tué par Lil­iana est choquant et dan­gereux. Il ouvre la porte, aus­si, au révi­sion­nisme et au néga­tion­nisme. Et l’on ter­min­era en posant une ques­tion : qu’ont fait, les résis­tants et les par­ti­sans ital­iens, de ce « petit nazi » qu’on a tous en nous ?

Notes

Notes
↑1 Lil­iana Cavani a égale­ment réal­isé les doc­u­men­taires L’Époque de Staline, en 1964, Philippe Pétain : procès à Vichy, et La Mai­son en Ital­ie, en 1965.
↑2 Lil­iana Cavani, Il Portiere di Notte, Milano, Ein­au­di, 1974, p. VII.
↑3 Une let­tre de protes­ta­tion est adressée à la Com­mis­sion de cen­sure : elle est signée, entre autres, par Vis­con­ti, Bertoluc­ci, Anto­nioni, Pasoli­ni.
↑4 Pub­lié le 6 févri­er 1975 dans le New York Review of Books. Arti­cle en ligne : [http://www.nybooks.com/articles/archives/1975/feb/06/fascinating-fascism/->http://www.nybooks.com/articles/archives/1975/feb/06/fascinating-fascism/
↑5 Elle cite égale­ment Jean-Paul Sartre comme un des pre­miers auteurs à avoir mon­tré l’attrait éro­tique exer­cé par le fas­cisme. De Sartre, elle cite La Mort dans l’âme (1949), troisième roman des Chemins de la lib­erté.
↑6 Cahiers du ciné­ma, n°251–252, juil­let-août 1974.
↑7 La phrase exacte est la suiv­ante : « Sans l’ambiguïté, Hitler n’était per­son­ne. Au con­traire, il est devenu la caisse de réso­nance de tous les Alle­mands frus­trés. La démoc­ra­tie naît de la matu­rité des citoyens, comme la dic­tature naît de leur imma­tu­rité. C’est pour cela qu’il faut par­tir du nazisme en petit for­mat qui est à l’intérieur de cha­cun de nous, sur l’ambiguïté de notre nature. » (notre tra­duc­tion)