Alors que Julien, la petite quar­an­taine, fait les cent pas dans une allée arborée, sa soeur Esther et sa mère Zoha finis­sent par entr­er dans le cadre. L’im­pa­tience et l’a­gace­ment se lisent sur leurs trois vis­ages. C’est le jour de l’en­ter­re­ment du père et Pierre, l’aîné des enfants dont plus per­son­ne n’a de nou­velles depuis deux ans, se fait atten­dre. Réso­lus à ce que la céré­monie se déroule finale­ment sans lui, la famille incom­plète apprend au moment de l’in­hu­ma­tion que les dernières volon­tés du défunt étaient de se faire inc­inér­er et que ses cen­dres soient dis­per­sées par Pierre près d’Auschwitz, non loin de là où il a vécu le trau­ma­tisme de la dépor­ta­tion. Cet insup­port­able affront pour Zoha et Esther, par­ti­sanes con­va­in­cues d’Is­raël con­sid­érant la Pologne comme une terre anti­sémite, va provo­quer chez Julien un long et per­tur­bant voy­age intro­spec­tif, entre cul­pa­bil­ité et volon­té de s’af­franchir bru­tale­ment d’une mémoire trop lourde à porter. Sur un ton volon­taire­ment décalé où se téle­scopent mis­es en abyme, sym­bol­es et voy­ages spa­tio-tem­porels, le cinéaste Charles Naj­man, dont c’est ici le pre­mier long-métrage, aurait pu faire de son Pitchipoï un dérangeant cauchemar éveil­lé. Au lieu de cela, le film se perd en inten­tions d’écri­t­ure et de mise en scènes beau­coup trop lis­i­bles pour sus­citer le trou­ble.

La mémoire et le territoire

Dans Pitchipoi, la ques­tion de la mémoire et du sou­venir est liée de manière indis­so­cia­ble à la ques­tion géo­graphique. Seul sur scène face à un pub­lic, Julien exé­cute un one-man-show nour­rit par une seule et même ques­tion iden­ti­taire : sa judéité qu’il peine à revendi­quer, pire qu’il rejette. Ter­ri­toire visé, Israël incar­ne aux yeux du comique un espoir trompeur, une con­tra­dic­tion pro­fonde aux aspi­ra­tions du peu­ple juif. Son rejet sans équiv­oque du sion­isme (qui nous vau­dra une intri­g­ante scène de con­fes­sion au cours de laque­lle il ressus­cite la voix de son père pour mieux traduire son divorce avec ses orig­ines) lui vaut des men­aces de mort puis la con­damna­tion pure et sim­ple de son spec­ta­cle pour des raisons de sécu­rité. Jouant volon­taire­ment à gros traits sur les excès du com­mu­nau­tarisme un brin para­noïaque – notam­ment lors des scènes de recrute­ment cen­sées inciter tous les Juifs à migr­er en Israël pour fuir la mon­tée de l’an­tisémitisme en France –, le réal­isa­teur met son per­son­nage prin­ci­pal face aux fan­tômes qui hantent son esprit tor­turé : mais lors d’un voy­age en Pologne où pla­nent les ombres du mas­sacres (dans un vil­lage ruiné aux airs d’O­radour-sur-Glane), Julien prend la mesure de l’im­pos­si­ble réc­on­cil­i­a­tion qui le main­tient à dis­tance des siens. Ce lourd héritage his­torique, il n’en veut tout sim­ple­ment pas.

Patchwork

Si le pro­jet peut dans un pre­mier temps séduire au regard de l’o­rig­i­nal­ité du traite­ment adop­té par le réal­isa­teur, on décèle néan­moins très rapi­de­ment les lim­ites d’un dis­posi­tif qui peine à trou­ver son équili­bre et sa cohérence, mais surtout qui trahit trop rapi­de­ment les trucs et astuces d’un réc­it qui se sub­stituent à un véri­ta­ble tra­vail intro­spec­tif. Adop­tant par endroits le ton de la farce, ren­for­cé par l’at­ti­tude vague­ment clow­nesque de Julien, Pitchipoi trou­ve para­doxale­ment sa plus belle inten­sité lorsqu’il s’a­ban­donne à la grav­ité du sujet qui le sous-tend : celui du père dis­paru, du frère préféré mais tou­jours absent, du drame de Julien qui ne sera jamais exacte­ment ce qu’on attend de lui. Au lieu de creuser ce sil­lon, le film préfère mul­ti­pli­er les chemins de tra­verse et enfer­mer ses per­son­nages dans une raideur (la palme revenant à la sœur, Esther) qui ne prof­ite jamais au par­ti-pris de la farce. Sous pré­texte de l’é­tat de grande con­fu­sion du per­son­nage prin­ci­pal dont on épouse la sub­jec­tiv­ité, Pitchipoi ne sem­ble opér­er aucun choix entre le drame et l’ab­surde. La con­ju­gai­son des deux ne serait pas un prob­lème si le pas­sage de l’un à l’autre n’é­tait pas autant vis­i­ble, lais­sant enten­dre que les inten­tions de mon­tage étaient con­nues dès l’écri­t­ure du scé­nario. Sous cou­vert d’un grand n’im­porte quoi qui aurait voca­tion à trou­bler, le pro­jet de Charles Naj­man se réduit rapi­de­ment à une jux­ta­po­si­tion d’idées qui ne font que dessin­er les con­tours de la mémoire au lieu d’en fig­ur­er l’e­space indéfi­ni.