« Un mélange baroque, exces­sif, opaque, hétérogène » : c’est ain­si que l’hippopotame Pepe, qui racon­te son des­tin trag­ique depuis le monde des morts, résume à la fin du film le réc­it alam­biqué qu’il vient de déploy­er. Si la chronolo­gie des événe­ments nar­rés s’avère en fin de compte assez limpi­de – un hip­popotame est enlevé à sa Nami­bie natale pour rejoin­dre le zoo privé de Pablo Esco­bar, en Colom­bie, avant d’être relâché avec ses sem­blables dans la nature après la mort du nar­co­trafi­quant –, le mon­tage prend la forme d’un puz­zle hybride fig­u­rant les pen­sées erra­tiques de l’animal. Le film-essai de Nel­son Car­lo de Los San­tos Arias se situe quelque part entre EO, Il fait nuit en Amérique et Dahomey – il partage plus spé­ci­fique­ment avec ce dernier une approche ani­miste pour char­p­en­ter un réc­it délié, à par­tir d’une voix off cav­erneuse enchaî­nant les solil­o­ques. Au fil de ses migra­tions for­cées, Pepe par­le tour à tour afrikaan, mbukushu et espag­nol, tan­dis que les thèmes qu’il abor­de entre deux ricane­ments démo­ni­aques (l’héritage, la con­di­tion ani­male, le lan­gage, l’exil) sont aus­si var­iés que les images les illus­trant. En couleur ou en noir et blanc, en 16:9 ou en 4:3, des plans sub­aqua­tiques s’entremêlent à des visions cré­pus­cu­laires de la brousse, des flashs lumineux, des images infrarouges de la jun­gle domini­caine ou encore de brèves archives sur les vil­lages colom­bi­ens près desquels ont élu domi­cile les hip­popotames d’Escobar. Déréglé, le film tra­vaille une forme expres­sion­niste à même de dépein­dre les souf­frances pro­duites par les déracin­e­ments nés de la coloni­sa­tion de l’Afrique et de l’Amérique.

À l’image de son pro­tag­o­niste débous­solé, qui con­fesse ne pas savoir com­ment struc­tur­er son pro­pre réc­it, Pepe épouse une struc­ture flot­tante. C’est ce qui con­stitue sa force, avec, par endroits, des change­ments d’échelle assez rad­i­caux. Lors de la cap­ture des hip­popotames, un rac­cord bru­tal passe par exem­ple de plusieurs gros plans sous l’eau, au plus près des her­bi­vores nageant les uns avec les autres, à un plan d’ensemble où l’on devine les créa­tures pris­es au piège de leurs cages héli­portées, loin de leur habi­tat naturel. Mais cette dimen­sion aéri­enne et sur­plom­bante du film, qui mul­ti­plie d’ailleurs les vues zénithales, est aus­si ce qui l’empêche de gag­n­er en con­sis­tance. Cela tient en par­tie à la mul­ti­pli­ca­tion de scènes de con­fronta­tion entre hip­popotames et humains, où le film déroge au principe bazinien du « mon­tage inter­dit »[1] : quand bien même il s’agit de l’une des ques­tions cen­trales du réc­it, une coupe ou un effet spé­cial désamorce sys­té­ma­tique­ment la réal­ité matérielle de leur coex­is­tence con­trar­iée. L’indifférence que sus­cite le film tient plus générale­ment à sa petite rou­tine poé­tique cachée sous l’hétérogénéité de sur­face, avec des asso­ci­a­tions d’idées et des enchaîne­ments qui revi­en­nent en boucle (par exem­ple : un panora­ma sur la nature accom­pa­g­né d’une déc­la­ra­tion cryp­tique de l’hippopotame en voix off précède, sans qu’un rap­port puisse être établi entre les deux plans, une scène de vie quo­ti­di­enne avec les habi­tants de la région). Ce ne sont mal­heureuse­ment pas les embryons de fic­tions humaines autour de la traque de Pepe, dans une deux­ième moitié du film, moins inspirée, qui per­me­t­tront à cette curieuse fable his­torique et ani­mal­ière de repren­dre du poil de la bête.

Notes

Notes
↑1 André Bazin, « Le mon­tage inter­dit » (1953), Qu’est-ce que le ciné­ma ?, Paris, Edi­tions du Cerf, 2007, pp. 59–61. : « Quand l’essen­tiel d’un événe­ment est dépen­dant d’une présence simul­tanée de deux ou plusieurs fac­teurs de l’ac­tion, le mon­tage est inter­dit. »