Suiv­ant le pho­tographe cana­di­en Edward Bur­tyn­sky à tra­vers une Chine en phase d’in­dus­tri­al­i­sa­tion for­cée et accélérée, Paysages man­u­fac­turés s’ap­puie sur son tra­vail pour évo­quer les sac­ri­fices écologiques, économiques et soci­aux con­sen­tis par ce pays pour con­cur­rencer l’Oc­ci­dent dans sa moder­nité. Bur­tyn­sky et l’équipe doc­u­men­taire se ren­dent sur divers sites symp­to­ma­tiques de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion accélérée de la Chine, du recy­clage des com­posants élec­tron­iques ramassés dans les décharges au mon­u­men­tal bar­rage des Trois Gorges. Le pho­tographe, dont toute l’œu­vre depuis 1978 est cen­trée sur la représen­ta­tion des paysages indus­triels, capte les trans­for­ma­tions formelles subies par l’en­vi­ron­nement sous l’in­flu­ence de l’homme et de ses machines. Il tâche, par l’esthé­tique des clichés qu’il expose, d’amen­er le pub­lic à s’in­ter­roger sur les con­séquences, présentes et à venir, du car­ac­tère par­fois con­tre-nature de ses avancées tech­nologiques. Accom­pa­g­nant sage­ment la démarche de Bur­tyn­sky (ne chercher ici aucune vel­léité d’émet­tre un soupçon de point de vue per­son­nel), le doc­u­men­taire tente de remet­tre le tra­vail de l’artiste dans son con­texte en inter­ro­geant la réal­ité économique et indus­trielle des régions par­cou­rues. Néan­moins, il se com­plique un tan­ti­net la tâche en voulant don­ner à l’œu­vre pho­tographique un pro­longe­ment filmique.

Sur ce dernier point, la réal­isatrice et son équipe — dont cer­tains ont aupar­a­vant par­ticipé à des pro­jets plus ou moins expéri­men­taux — s’emmêlent un peu les pinceaux. Dans une inten­tion mal assurée de tir­er le tra­vail et le sujet de Bur­tyn­sky vers une dimen­sion plus abstraite, ils ne parvi­en­nent qu’à une illus­tra­tion un peu appuyée et super­flue, à coups de musique atmo­sphérique et de pas­sages noir et blanc/couleur, des sen­ti­ments de flot­te­ment et de doute déjà induits par la beauté désolée des pho­togra­phies. Le film, par son for­mal­isme, sem­ble par­fois désir­er acquérir une vie pro­pre, au-delà de son sujet : une ambi­tion man­i­feste­ment hors de sa portée. La caméra ne peut que rester sage­ment dans les pas de son guide-pho­tographe, tâchant de don­ner une per­spec­tive toute ter­ri­enne au tra­vail de ce dernier, arpen­tant les ter­rains où il pose son trépied, inter­ro­geant les acteurs, témoins et vic­times humaines d’une indus­tri­al­i­sa­tion aux retombées dis­cuta­bles.

C’est lorsque la forme et le dis­cours restent voués à cette mise en con­texte que le film trou­ve sa vraie place, mod­este mais hon­or­able. Sa prin­ci­pale ver­tu dans ces moments-là — con­traire­ment à ses brèves envolées atmo­sphériques — est de ne pas laiss­er l’œu­vre plas­tique­ment remar­quable de Bur­tyn­sky comme l’ob­jet de con­tem­pla­tion béate qu’elle pour­rait insi­dieuse­ment devenir. Les témoignages d’or­dre économique et social, les vis­ites d’une Shang­hai mod­erne se calquant sur l’Oc­ci­dent, la lib­erté de la caméra qui sil­lonne les zones pho­tographiées — à com­mencer par le trav­el­ling inau­gur­al d’en­v­i­ron huit min­utes dans une usine : tout cela ramène l’im­age pho­tographique à un réel d’une triv­i­al­ité bien­v­enue, con­tre­car­rant oppor­tuné­ment la fas­ci­na­tion du pic­tur­al qui sans cela men­ace d’être une source de dis­trac­tion. Somme toute, le film accom­plit sa tâche. On aurait aimé le voir dépass­er ses con­stats pour une franche amorce de débat à l’échelle de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion mon­di­ale, mais on sent bien que ten­ter plus lui serait fatal.