Avec ses clips farcesques de bande-annonce, Pauline s’ar­rache voudrait ou pour­rait faire croire à une comédie. Lorsque Pauline cri­tique le poulet dans une novlangue d’ado­les­cente ou lorsque la mère annonce tri­om­phale­ment «C’est fête, aujour­d’hui, c’est le RSA», le rire émerge timide­ment comme un réflexe de défense face à la noirceur. Car, si humour il y a, c’est un humour bien par­ti­c­uli­er, l’hu­mour de potence anglais, cet humour qui est avant tout une humeur par­courant le corps comme un fris­son et don­nant lieu à un sourire empreint de malaise et d’amer­tume. Dans ce film présent dans la sélec­tion de l’ACID à Cannes, Émi­lie Brisavoine a pris à cœur de livr­er un por­trait au camés­cope de sa famille atyp­ique, trans­formiste et recom­posée, en met­tant l’ac­cent sur le per­son­nage haut en couleurs de l’ado­les­cente et sur ses rela­tions com­pliquées avec un père qui aime à se trav­e­s­tir. Le par­ti pris sem­ble être celui de l’au­then­tic­ité comme matéri­au riche d’en­seigne­ments et d’é­mo­tions vigoureuses. Mais, bien vite, la sincérité qui est louée chez cette jeune fille aux réac­tions sur-vit­a­m­inées est minée de l’in­térieur par le culte du spec­ta­cle qui règne dans une famille où l’on n’est jamais vrai­ment soi. Le film laisse alors une impres­sion mit­igée au spec­ta­teur qui décèle ces mis­es en scène et se retrou­ve, sans repères, face à la cru­auté que la réal­i­sa­tion peine à dis­simuler.

Double je

Le ren­du «brut» du film s’ex­plique grande­ment par les faibles moyens employés pour ren­dre l’im­mer­sion au cen­tre de cette famille. Filmée au camés­cope, l’in­tro­spec­tion de Pauline alterne avec des séquences tirées d’archives famil­iales sur vidéo­cas­settes. Le tout sem­ble faire signe vers l’in­tim­ité et l’ab­sence d’ar­ti­fices car on ne nous épargne ni les dis­putes gênantes ni les petites déchéances. Pour­tant, dans Pauline s’ar­rache, le sujet filmé sem­ble tou­jours vouloir repren­dre le con­trôle sur son image. Jamais Pauline n’est sur­prise par le regard de sa demi-sœur. Au con­traire, elle l’ac­cueille comme si elle l’avait attiré volon­taire­ment sur sa sit­u­a­tion excep­tion­nelle, comme s’il venait con­firmer sa pro­pre ver­sion de l’his­toire : il faut voir comme elle lève le pouce quand son père la hous­pille vio­lem­ment, ou comme elle ajoute des «Tu vois, je t’avais dit» qui sont autant de manières de con­serv­er l’as­cen­dant sur le reflet hon­teux pro­duit par la caméra. Ain­si, le por­trait devient auto­por­trait ou self­ie et Pauline prend plaisir à singer le dis­cours psy­ch­an­a­ly­tique pour fein­dre des épipha­nies face à sa demi-sœur («c’est comme si mon crâne avait chié»). Le spec­ta­teur ne peut être que cir­con­spect face à ce dis­cours qui sem­ble ravir la cinéaste mais dont on ques­tionne néces­saire­ment la vérac­ité : on se sent face à ces aveux com­plaisantes comme face à un per­son­nage de télé-réal­ité dans le con­fes­sion­nal. Il nous par­le mais il adopte égale­ment des codes éculés qui ne lui appar­ti­en­nent pas.

Narcisses

Le mal vient du père dont les appari­tions sur cas­settes relèvent tou­jours du spec­ta­cle, il s’y déguise et entraîne sa famille dans le trav­es­tisse­ment. Pour­tant, ce qui pour­rait être un car­naval joyeux et queer recèle en lui une impor­tante part de nar­cis­sisme. Le père mul­ti­plie les bisous à la caméra en off dans les toi­lettes en cri­ti­quant sa fille, il ne fait que com­menter sa voix grave quand il se voit à l’écran, et ce qu’il ne sup­porte pas dans le men­songe de sa nais­sance (il ne con­naît pas sa mère), c’est qu’on lui aie fait croire qu’il était né à Nan­terre alors qu’il orig­i­naire de Neuil­ly («ce n’est pas la même chose», com­mente-t-il). Les apparences, stricte­ment admin­istrées, ont donc un rôle très impor­tant dans cette famille «à fleur de peau». Elles sem­blent notam­ment régir la rela­tion amoureuse plutôt punk du père et de la mère qui repose sur cette base fri­able : l’homme racon­te qu’il était attiré par les hommes mais que cette femme, lorsqu’elle l’a trou­vé très beau, l’a sub­jugué. Dans un tel con­texte, Émi­lie Brisavoine mon­tre que la peur de fan­er est con­stante et que tout amour étrange n’échappe pas totale­ment aux normes qu’il fustige.

Maladie d’amour

«Toutes le familles heureuses se ressem­blent. Chaque famille mal­heureuse, au con­traire, l’est à sa façon» dis­ait Tol­stoï. C’est donc le sec­ond cas de fig­ure pour la famille de Pauline : le mal­heur se cache der­rière les cris et les récrim­i­na­tions qui sont autant d’ap­prox­i­ma­tions ratées pour cern­er sa véri­ta­ble nature. C’est ce que sem­ble mon­tr­er le film, presque à con­trecœur, dans sa manière de filmer l’ap­parte­ment famil­ial sous un voile ou dans l’ob­scu­rité de la cham­bre de Pauline. Lieu obscur où l’on ne se voit pas même si l’on s’a­pos­tro­phe, il est aus­si un espace où l’on peine à déam­buler, où l’on ren­tre tou­jours en col­li­sion avec quelqu’un et où il est impos­si­ble de trou­ver de la place pour tra­vailler. En ce sens, les reven­di­ca­tions de Pauline pour que l’on n’en­tre pas dans sa cham­bre à l’im­pro­viste pren­nent tout leur sens : elles mon­trent qu’en dépit des hurlements, la vio­lence ne s’ex­or­cise pas. L’amour y est un étouf­fe­ment et la souf­france qu’il engen­dre est un cœur silen­cieux qui peine à trou­ver sa place dans le lan­gage. C’est ce que dit le plus juste­ment le film à pro­pos de l’ado­les­cence lorsqu’il aban­donne les mélodies cri­ardes et les pleurs agres­sifs pour met­tre à jour des ellipses et des répits de parole. Pauline médite dans le métro la tête con­tre la vit­re ou bien elle zone d’ap­parte­ment en apparte­ment pour enfin par­tir en silence, dans le petit matin. Lorsque Pauline s’ar­rache enfin, comme elle, le spec­ta­teur se rend compte qu’il a été témoin d’un cauchemar déguisé dans un embal­lage de con­te de fée, d’un nœud trau­ma­tique qu’il sera dif­fi­cile de refouler.