Dis­ons-le tout net : ce doc­u­men­taire ne vaut pas tant en tant qu’œuvre de ciné­ma qu’en tant qu’œuvre sur une œuvre – magis­trale et rel­a­tive­ment mécon­nue. Pour évo­quer cet arti­san du ciné­ma expéri­men­tal qu’était Paul Shar­its, le Québé­cois François Miron, bien que s’adonnant lui-même à cette pra­tique, adopte une forme tout ce qu’il y a de plus con­ven­tion­nel : un mon­tage d’entretiens illus­tré d’archives visuelles et d’extraits de films, qui n’évite pas la redon­dance entre image et son. On ne sait si le car­ac­tère un peu sale de la pho­togra­phie, un peu bâclé des cadres et très abrupt du mon­tage est inten­tion­nel, mais il fait de la vision de ce Paul Shar­its une expéri­ence assez incon­fort­able en ter­mes esthé­tiques. Cepen­dant, il y a bien du sérieux et de la générosité dans ce film, qui fait preuve d’une cer­taine rigueur dans sa con­struc­tion. Il s’agit man­i­feste­ment de réalis­er une sorte de somme de matéri­aux et de témoignages disponibles sur Paul Shar­its et de faire le tour de l’œuvre, quitte à enchaîn­er par moments de très courts extraits d’entretiens, don­nant l’impression d’une com­pi­la­tion et nous pri­vant du plaisir de faire posé­ment la con­nais­sance des dif­férents témoins. Une fois cette décep­tion passée, on pour­ra recon­naître que le film con­stitue une bonne intro­duc­tion au tra­vail de Shar­its tout en per­me­t­tant à ceux qui l’aiment déjà de s’y rep­longer à tra­vers des entre­tiens inédits (ain­si que cer­taines archives) et décou­vrir peut-être l’existence de cer­taines œuvres.

Détournements

Adop­tant une struc­ture plutôt chronologique, Paul Shar­its débute par l’enfance puis la jeunesse du futur cinéaste, exposant sa volon­té ini­tiale : ren­dre vis­i­ble les vingt-qua­tre images qui con­stituent une sec­onde de film. En plaçant l’un à la suite de l’autre des pho­togrammes ne pro­duisant pas l’illusion de la con­ti­nu­ité sur laque­lle le médi­um repose, il s’inscrit pleine­ment dans la veine du ciné­ma struc­turel, aux côtés de Michael Snow, Hol­lis Framp­ton, etc. Shar­its fait par­tie de ces artistes qui ont détourné la pel­licule de sa fonc­tion d’origine et ont sou­vent fait l’impasse sur l’étape de la prise de vues pour explor­er d’autres poten­tial­ités du médi­um. Il présente ain­si dès Piece Mandala/End War (1966) une suc­ces­sion rapi­de d’images mono­chromes et pho­tographiques pro­duisant une impres­sion de clig­note­ment. Le film de François Miron évo­quant les recherch­es que d’autres artistes ont menées en par­al­lèle autour du flick­er et rap­pelle bien toute la par­tic­u­lar­ité de ces démarch­es : par l’effet assez vio­lent et sou­vent hal­lu­ci­na­toire pro­duit par la suc­ces­sion rapi­de des images, ces films pla­cent au pre­mier plan le corps du spec­ta­teur, qui ne peut plus ignor­er son rôle act­if dans la per­cep­tion et devient en quelque sorte le sujet même de l’œuvre. Le film met aus­si l’accent sur un aspect qui pour­rait paraître sec­ondaire : le son, que Shar­its tra­vail­lait un peu comme l’image, usant de répéti­tions avec vari­a­tions pour trou­bler la per­cep­tion. Réalis­er ce doc­u­men­taire en numérique est quelque peu para­dox­al, étant don­né que les œuvres qu’il présente sont issues d’une réflex­ion sur un médi­um pré­cis : non pas le ciné­ma en général, mais la pel­licule. Voir des extraits de films de Paul Shar­its en numérique, ce n’est pas tout à fait les voir. Le sim­ple aperçu de ces œuvres, notam­ment les plus rares, reste cepen­dant une expéri­ence pré­cieuse et out­re cer­tains films peu con­nus, le doc­u­men­taire présente des images d’installations encore plus dif­fi­cile­ment vis­i­bles.

Détours

Si le film revient de façon répétée sur la biogra­phie de Paul Shar­its, qui souf­frait de trou­bles bipo­laires et eut une vie assez mou­ve­men­tée jusqu’à son sui­cide en 1993, ces élé­ments ne sont pas tout à fait anec­do­tiques : on pour­ra ain­si appren­dre de la bouche même de l’intéressé que ses œuvres com­por­tent une part auto­bi­ographique, aus­si imper­cep­ti­ble soit-elle pour un regard extérieur dans ses films les plus abstraits. François Miron présente égale­ment des doc­u­ments de tra­vail fasci­nants, par­ti­tions mul­ti­col­ores qui expri­ment bien la spé­ci­ficité d’une œuvre qui lie de façon sin­gulière le temps à l’espace – Shar­its a d’ailleurs réal­isé, out­re des films des­tinés à être pro­jetés, des œuvres plas­tiques com­posées de ban­des de pel­licule jux­ta­posées. Aux côtés d’acteurs plus ou moins célèbres de la scène expéri­men­tale – cinéastes, enseignants, théoriciens, pro­gram­ma­teurs – le film accorde ain­si une large place à un entre­tien avec Chrissie Iles, cura­tor au Whit­ney Muse­um, qui évoque les nom­breux liens entre l’œuvre de Shar­its et l’histoire de l’art en général de façon très péd­a­gogue. De tels détours par les arts « nobles » con­tribueront peut-être à terme à don­ner au genre expéri­men­tal la place qu’il mérite dans l’histoire du ciné­ma.