La com­péti­tion pour le Lion d’or de la Mostra 2013 com­por­tait quelques aber­ra­tions, telles que ce Park­land qui eût mieux trou­vé sa place — et la trou­vera peut-être — dans les rangs pon­tif­i­ants de la course aux Oscars ou aux BAFTA. Tirant son titre du nom d’un hôpi­tal de Dal­las, ce n’est autre que la recon­sti­tu­tion des témoignages de l’as­sas­si­nat, le 22 novem­bre 1963 dans cette ville, du prési­dent des États-Unis John F. Kennedy, ain­si que de ses réper­cus­sions locales dans les trois jours qui suivirent. Cinquante ans après, que reste-t-il à dire, à écrire, à filmer sur cet événe­ment qui trau­ma­tise tou­jours la nation améri­caine ? Beau­coup de zones d’om­bre demeurent, c’est cer­tain, et il y a du tra­vail d’in­for­ma­tion à faire pour que la vérité des faits refroidisse les fan­tasmes des théories du com­plot. Or ces ques­tions, vis­i­ble­ment, n’in­téressent absol­u­ment pas Peter Lan­des­man, que son CV présente pour­tant comme un “jour­nal­iste d’in­ves­ti­ga­tion” (sur les sujets croustil­lants, à n’en point douter) pour le New York Times. Dis­posant d’une pel­letée d’ac­teurs fam­i­liers, son pre­mier long métrage s’ingénie à recon­stituer en leur pres­tigieuse com­pag­nie les dif­férents lieux et points de vue relat­ifs aux événe­ments : Abra­ham Zaprud­er, bien sûr, le filmeur mal­gré lui de Kennedy tombant sous les balles ; les médecins qui ten­tèrent de sauver l’il­lus­tre vic­time ; les agents du Secret Ser­vice qui assur­aient sa pro­tec­tion et se démenèrent pour ramen­er le corps à Wash­ing­ton ; le vice-prési­dent et futur prési­dent Lyn­don B. John­son ; le FBI ; et même un cer­tain Robert Oswald, brave type pas gâté par la vie, avec son assas­sin de frère Lee Har­vey et leur mère illu­minée qui soutint que ce dernier était un agent du gou­verne­ment.

Everybody loves JFK

Sans courir après le film JFK (les con­spir­a­tionnistes jadis flat­tés par Oliv­er Stone en seront ici pour leurs frais), Park­land voudrait se mon­tr­er comme un peu plus qu’une recon­sti­tu­tion soignée avec acces­soires vin­tage, vénérables voitures et cos­tumes-cra­vates. En guise d’am­bi­tion, il affiche un angle d’at­taque des faits : la descrip­tion du pro­fond désar­roi dans lequel le drame plonge la com­mu­nauté, locale mais aus­si nationale au tra­vers des ser­vices fédéraux, désar­roi qui entraîne fébril­ité, approx­i­ma­tions, flot­te­ment dans le sys­tème (con­flit entre le coro­ner local et le Secret Ser­vice : le meurtre d’un prési­dent est-il ou non un crime fédéral ?), rétro­spec­tion hon­teuse (où la pro­tec­tion a‑t-elle fail­li ?), per­sis­tance des appétits humains (Zaprud­er ven­dant son film au mag­a­zine Life sans que les autorités puis­sent l’en empêch­er). Lan­des­man adhère si con­scien­cieuse­ment à cette idée de chaos qu’il lui donne l’il­lus­tra­tion la plus académique qui soit, par le cock­tail désor­mais bien con­nu de caméra arti­fi­cielle­ment agitée et de sur-découpage.[1] Cet académisme est le mur con­tre lequel but­tent toutes les inten­tions du réal­isa­teur : celui de la forme, osten­si­ble, n’est que le symp­tôme de celui du fond.

C’est que der­rière l’in­tel­li­gence appar­ente de la descrip­tion des réac­tions mul­ti­ples, le film se com­plaît dans une vision beau­coup plus con­sen­suelle et illu­soire. Il faut voir com­ment presque toutes les scènes, à l’hôpi­tal, dans les bureaux ou en extérieur, se refer­ment sur une sen­tence ou une pos­ture appuyée qui prend soin de nous rap­pel­er les mêmes évi­dences solen­nelles et super­fi­cielles : c’est le prési­dent des États-Unis qui vient de mourir, et toute une nation est ter­rassée par l’événe­ment. Les seules voix dis­cor­dantes dans ce chœur d’al­légeance com­passée sont celles de Lee Har­vey Oswald et de sa mère et, comme tous les acteurs de Park­land sont dans l’ap­pli­ca­tion raide ou le caboti­nage, autant dire que ces deux-là ne sont pas gâtés par leur inter­pré­ta­tion (Jac­ki Weaver fait de maman Oswald un ris­i­ble avatar de Ma Dal­ton). Du coup, le per­son­nage du frère, qui eût pu sus­citer l’in­térêt tant les réc­its de l’as­sas­si­nat le lais­saient jusque-là dans l’om­bre, sem­ble instru­men­tal­isé comme une cau­tion morale pour ce con­sen­sus face aux car­i­ca­tures qui lui tien­nent lieu de famille. En gros, tout le monde aimait JFK. Il fal­lait bien un film du cinquan­te­naire pour nous le rap­pel­er.

Notes

Notes
↑1 Encore une fois, Hol­ly­wood peut remerci­er la con­tri­bu­tion d’un des pros du style “reportage embar­qué”, le chef-opéra­teur bri­tan­nique Bar­ry Ack­royd qui, après une longue col­lab­o­ra­tion avec Ken Loach où il n’en fai­sait pas tant, est par­ti ven­dre son savoir-faire là où ce genre de sim­u­lacre est devenu une machine poids-lourd (chez Green­grass, Bigelow…).