Dif­fi­cile de nier la sincérité du tra­vail de Juan Pit­talu­ga, tant Orlan­do Var­gas a tout de l’œu­vre auto­bi­ographique, voire cathar­tique. Orlan­do Var­gas (Aurélien Reco­ing) est français et diplo­mate en Uruguay, où il vit avec sa femme (Eli­na Löwen­sohn) et leur jeune fils. La pres­sion exer­cée sur lui par de mys­térieux hommes de pou­voir le con­traint à fuir avec sa famille pour Jose­fi­na, dernier vil­lage de bord de mer avant le Brésil. « Orlan­do Var­gas est un hom­mage à mon père, diplo­mate de car­rière. S’é­tant opposé au coup d’é­tat mil­i­taire de 1973 en Uruguay, il fut for­cé de ren­tr­er au pays. Le retour fut un choc » explique le réal­isa­teur dans le dossier de presse. Pas de doute : l’évo­ca­tion des derniers jours d’un homme rongé par le doute et son sen­ti­ment d’im­puis­sance face aux tour­ments du monde ont per­mis à Juan Pit­talu­ga d’ex­or­cis­er de vieux démons. Tant mieux pour lui, mais d’un point de vue ciné­matographique, on reste sur notre faim.

La volon­té du réal­isa­teur de faire d’Or­lan­do Var­gas un per­son­nage mys­térieux et inac­ces­si­ble est louable : à la fois fig­ure pater­nelle idéal­isée à l’ex­trême et stat­ue du com­man­deur rongée par l’éro­sion, c’est un héros roman­tique dont la force d’évo­ca­tion est extrême­ment puis­sante. Excel­lente idée que d’avoir choisi Aurélien Reco­ing pour l’in­car­n­er : le con­traste entre son physique brut et mas­sif et l’ex­trême élé­gance de sa voix et de ses gestes (qui fai­saient déjà mer­veille dans L’Em­ploi du temps de Lau­rent Can­tet) con­fèrent au per­son­nage une belle dimen­sion trag­ique, tout en douceur. Mal­heureuse­ment, Juan Pit­talu­ga compte beau­coup trop sur son héros pour rem­plir les nom­breux trous d’un scé­nario qui joue trop facile­ment la carte du sym­bole.

Le film regorge d’une sym­bol­ique de pacotille qui affa­dit son pro­pos : à voir Orlan­do Var­gas, le dos tourné face à la mer pour exprimer sa pro­fonde soli­tude, on nage en pleine métaphore bon marché comme dans une pub pour La Poste. Et que dire de cette scène où l’épouse d’Or­lan­do, inquiète de l’ab­sence de son mari, trou­ve sur la plage le cadavre d’un phoque ? Alour­di par autant de dia­logues pseu­do-méta­physiques ineptes et incom­préhen­si­bles, le film s’éloigne pro­gres­sive­ment du spec­ta­teur pour ne plus ressem­bler qu’à une œuvre nom­briliste et opaque. Lorsque l’on com­prend qu’Or­lan­do a dis­paru et que sa femme ne le rever­ra jamais, on voudrait être boulever­sé par la des­tinée de cette famille et l’inéluctabil­ité du des­tin d’Or­lan­do. Mais la dis­tance qu’im­pose Juan Pit­talu­ga rend toute empathie impos­si­ble.

Tout ceci est d’au­tant plus regret­table que d’un point de vue stricte­ment esthé­tique, Orlan­do Var­gas est un film remar­quable : à l’at­mo­sphère étouf­fante de l’en­vi­ron­nement urbain de la pre­mière par­tie du film (plans ser­rés, point de vue éminem­ment sub­jec­tif d’une caméra qui se fait voyeuse quand Orlan­do fait face aux hommes de pou­voir qui le tour­mentent), il oppose les plans larges de l’homme con­fron­té aux paysages, sub­limes, de Jose­fi­na. Dom­mage que le pro­pos du réal­isa­teur ne soit pas aus­si sen­soriel que sa mise en scène.