Dans une petite ville du nord de l’I­tal­ie, Loren­zo, Blu et Anto­nio for­ment un trio de lycéens rejetés par l’ensem­ble de leurs cama­rades de classe : le pre­mier affiche sans com­plexe son homo­sex­u­al­ité et son excen­tric­ité dans les couloirs de l’é­cole, la sec­onde souf­fre d’une répu­ta­tion de fille facile à la suite d’une soirée trop alcoolisée, tan­dis que le troisième — pas vrai­ment au clair avec son iden­tité — est trop tac­i­turne pour pou­voir se socia­bilis­er. À eux trois, ils vont con­stituer un clan soudé envers et con­tre toutes les attaques de cet entourage qui fait de la norme un art de vivre. C’est autour de ce principe d’op­po­si­tion que le réal­isa­teur con­stru­it en grande par­tie la dynamique de son film : les trois trublions con­tre la masse informe de lycéens antipathiques, les par­ents com­préhen­sifs con­tre le corps pro­fes­so­ral intolérant, etc. On pour­rait crain­dre que cette écri­t­ure un peu binaire fasse som­br­er le film dans un manichéisme con­tre­pro­duc­tif mais, bien heureuse­ment, le film prend le con­tre­pied d’un nat­u­ral­isme morne un peu trop atten­du (l’ar­rière-plan reste celui d’une ville imper­son­nelle et grisâtre où les per­spec­tives sont bouchées) en se méta­mor­phosant par touch­es en petit objet pop sans pré­ten­tion. Ain­si, Ivan Cotro­neo parvient à se jouer des car­i­ca­tures pour pro­pos­er un envi­ron­nement cohérent et cod­i­fié (du moins dans sa pre­mière par­tie). Par exem­ple, lorsque la réal­ité devient trop médiocre pour lui, le per­son­nage de Loren­zo s’échappe grâce à son imag­i­na­tion débor­dante : fan­tas­mant toutes sortes de sit­u­a­tions, il s’oc­troie une atten­tion médi­a­tique aus­si soudaine que dis­pro­por­tion­née pour l’ac­com­pa­g­n­er dans ses moments de doute. Ces digres­sions per­me­t­tent à la mise en scène de se réap­pro­prier les codes du vidéo­clip ou de la téléréal­ité même si on peut regret­ter que le dis­cours du réal­isa­teur sur ces codes de représen­ta­tion éculés reste assez vain. Il fait peu de doute que le réal­isa­teur a voulu traiter le sujet de l’ex­clu­sion sous l’an­gle de la bien­veil­lance, mâti­nant son pro­pos d’une légèreté qui, à défaut d’ap­porter au film une véri­ta­ble con­sis­tance et une iden­tité forte, peut sem­bler plutôt rafraîchissante.

Virage mal négocié

Mais les nom­breuses références lit­téraires et musi­cales aux­quelles le film fait écho (L’En­fer de Dante que les élèves étu­di­ent en classe, les paroles racoleuses de l’hymne LGBT Born This Way de Lady Gaga) créent des analo­gies bien trop lis­i­bles pour que le com­bat de Loren­zo autour de l’ac­cep­ta­tion de lui-même ne devi­enne pas une allé­gorie un peu trop sim­pliste aux con­tours trop prévis­i­bles. C’est d’au­tant plus prég­nant lorsqu’à la légèreté pos­i­tive revendiquée par le film se sub­stitue une réflex­ion plus grave sur la haine de soi qui peut con­duire au pire des drames. Le réal­isa­teur gère d’au­tant plus mal ce virage dra­ma­tique que le sys­tème dans lequel il a enfer­mé ses per­son­nages se révèle ici le plus sou­vent stérile et réduc­teur : Anto­nio, à la dif­férence de ses cama­rades, vit dans une famille con­ser­va­trice où le culte de la viril­ité se traduit par la pra­tique de la chas­se (la métaphore n’est pas d’une grande sub­til­ité), ce qui va — on s’en doute — avoir des réper­cus­sions dra­ma­tiques sur la suite. Mais c’est bien dom­mage que le film s’en tienne à cir­con­scrire son enjeu à un périmètre aus­si lim­ité (trois per­son­nages qui ne sont défi­nis que par oppo­si­tion à la norme dont ils voudraient pou­voir s’af­franchir), don­nant trop sou­vent l’im­pres­sion que les quelques ful­gu­rances qui ponctuent çà-et-là la mise en scène ne sont que des effets de manche des­tinés à cacher la rel­a­tive pau­vreté de l’ensem­ble. La con­clu­sion vers laque­lle débouche le film est prob­a­ble­ment ce qu’il y a de plus raté : l’inex­tri­ca­ble fatal­ité qui con­damne ces jeunes à la marge, pas assez robustes sem­ble-t-on nous dire pour vivre sere­ine­ment leur “dif­férence”, trou­ve un drôle d’é­cho dans cette volon­té de refaire la fameuse scène où tout a bas­culé pour le pire. Jouant sur un effet de con­traste qui relève surtout de l’as­tuce peu inspirée, vue et revue (“et si… ?”), le film s’achève sur une scène bucol­ique à la sérénité arti­fi­cielle qui tombe totale­ment à plat : c’est que, mis à part des regrets de roman à l’eau de rose et ses frag­iles hypothès­es, One Kiss ne sem­ble pas avoir grand chose à nous pro­pos­er.