Du temps où le ciné­ma était muet, la musique ne ser­vait qu’a­jouter à la vie et au spec­ta­cle des images ani­mées. A con­trario, un film comme Off World est exem­plaire sur le stade ter­mi­nal du rôle un peu trop sou­vent attribué à la musique : omniprésente[1], sur-sat­urée de plages atmo­sphériques insipi­des jusque dans leurs efforts pour se faire anx­iogènes, elle est ici vouée à assur­er un sem­blant d’ho­mogénéité, à bouch­er les trous de nar­ra­tion des images en faisant min­er de faire pass­er quelque chose, une ambiance, un spleen… faute d’avoir autre chose à exprimer. C’est d’au­tant plus fla­grant que la mise en scène sem­ble faire exprès de lui en ménag­er beau­coup, de ces trous de nar­ra­tion. Soit des moments où il ne se passe, pour ain­si dire, rien ou si peu : le héros marche sur un pont, prend le bus, reste allongé sur son lit, etc., quelques vagues mou­ve­ments, mais aucune ten­sion, aucun enjeu ; l’étire­ment obligé des plans ne sait sus­citer aucune attente, ne laisse rien cir­culer dans le temps, allonge seule­ment le délai pour laiss­er dif­fuser toute la plage musi­cale et laiss­er pren­dre la pose aux images les plus creuses. Car même quand les notes se plaque­nt sur quelque chose de con­cret à l’écran, cela reste de la sur-illus­tra­tion de cliché — telle que l’a­jout d’une couche d’é­trangeté sur­faite sur des scènes dont l’im­age sur­joue déjà l’é­trangeté, comme les scènes homo-éro­tiques.

Des clichés, le syn­op­sis en aligne à lui seul un chapelet, que le scé­nar­iste et réal­isa­teur Mateo Guez se gardera bien de faire décoller de leur statut de pure con­ven­tion de drame pré­ten­dant à la trans­gres­sion exo­tique. Le héros, un Philip­pin qui fut adop­té enfant pour aller vivre en Occi­dent, revient à Manille ; il y retrou­ve son frère trav­es­ti, arpente les rues et les couloirs d’or­dures d’un des plus grands bidonvilles de la cité, “Smokey Moun­tain”, où il est né ; enfin, il y trou­ve l’amour. Et le film de pass­er ses soix­ante-dix-sept min­utes — qui en parais­sent le dou­ble — à s’ap­puy­er sur ce canevas famélique pour déploy­er son artillerie lourde, illus­trant et éti­rant pesam­ment chaque sit­u­a­tion comme si elle avait plus à en dire que sa lit­téral­ité (tou­jours en vain), se mon­trant au pas­sage pas aus­si trans­gres­sif qu’il pré­tend être (le héros manque de se laiss­er aller aux caress­es d’un homme : moment ten­du ; il trou­ve ensuite l’amour dans les bras d’une femme : moment ras­sur­ant).

Tout beau, tout faux

Réal­isa­teur et com­pos­i­teur sont là pour la même chose, au fond : étaler un savoir-faire sans enjeu sur le dos d’une matière soit inerte, soit vidée de sa prég­nance par l’ab­sence d’un regard de cinéaste. Pour­tant, ce n’est pas la matière qui manque. Quand il ne filme pas les homo­sex­uels philip­pins comme des sil­hou­ettes de vit­rine noc­turne, Off World se repaît des images — savam­ment désat­urées, pour l’am­biance — de Smokey Moun­tain, dont les habi­tants exploitent comme ils peu­vent ce qu’ils récupèrent de l’im­mense décharge. Ce milieu entre pré­car­ité et mis­ère où on vit mal­gré tout, le film s’ingénie à l’in­ve­stir de ses maniérismes jusqu’à en faire leur “chose”, leur ter­rain d’ex­péri­men­ta­tion, étouf­fant tout ce qui en fait un frag­ment de réel, reje­tant la pré­ten­tion doc­u­men­taire dans une voix off com­passée énonçant son témoignage et son ressen­ti comme une oblig­a­toire cau­tion d’âme. Seules s’im­posent ces lour­des nappes musi­cales, les bidouil­lages de fil­tres pho­tographiques, les cadres, mou­ve­ments de grue et ralen­tis plaquant un sim­u­lacre de majesté à ce tableau alors qu’ils ne sont motivés que par leur pro­pre maîtrise. Les mon­tagnes d’or­dures, le spec­ta­cle d’hommes, de femmes et d’en­fants errant et s’af­fairant en leur cœur, tout cela ne sert que de décor pour l’ex­er­ci­ce stérile d’une esthé­tique dés­in­car­née. C’est le plus révoltant de cette démarche : non que la pau­vreté cri­ante ou la façon dont les habi­tants la vivent ne soient pas le vrai sujet du film, mais que celui-ci fasse comme si c’é­tait le cas, alors qu’il ne tra­vaille d’autre sujet que son autosat­is­fac­tion d’être fait[2]. On voit trop bien l’idée creuse brandie en jus­ti­fi­ca­tion de cette coquille vide : qu’il y aurait de la beauté jusque dans la laideur. Mais pour que cela eût un sens, il eût fal­lu d’abord affron­ter franche­ment cette laideur, se mon­tr­er sincère­ment con­cerné par elle. Faute d’une telle fran­chise, Off World ne fait que véri­fi­er un tout autre axiome : il n’y a rien de plus repous­sant que d’in­stru­men­talis­er le monde sous son aspect le plus dégradé, de le pren­dre en otage, en cau­tion, en acces­soire pour con­tre­faire une joliesse décon­nec­tée de ce réel, seule­ment vouée à sat­is­faire un ego d’au­teur.

Adieu Philippines

De la représen­ta­tion des Philip­pines au ciné­ma, on con­nais­sait le glauque et le scabreux exhibés par Bril­lante Men­doza, sur un ton vériste pour cau­tion à la manœu­vre d’ex­ploita­tion fes­ti­val­ière (cul­mi­nant avec l’odieux Kinatay, prix de la mise en scène à Cannes 2009, rap­pelons-le). Avec Off World du Français Mateo Guez, on décou­vre le même glauque et le même scabreux prenant la pose pour être immor­tal­isés sur pel­licule et en musique. La caméra de Guez ne trem­blote pas, mais il ne faut pas s’y tromper: lui et Bril­lante Men­doza appar­ti­en­nent aux mêmes bas-fonds d’un traf­ic d’im­ages se faisant mouss­er sur le compte de la pau­vreté humaine, pour avancer cam­ou­flés de gim­micks auteuristes dans les fes­ti­vals — et le plus alar­mant est qu’ils sont loin d’y être seuls. Soit deux faces d’une même putasserie mis­éra­biliste.

Il existe une expres­sion un peu floue et ambiguë pour désign­er cette activ­ité peu fréquentable : “world cin­e­ma”. Qu’est-ce que le “world cin­e­ma” ? Dans ce con­texte, la déf­i­ni­tion repose sur le dou­ble sens qu’on pour­rait attribuer au mot “world” (“monde”). Ce sont là des films qui, plan­tant leurs caméras dans des pays générale­ment peu prisés par la cinéphilie tra­di­tion­nelle (tels que les con­ti­nents lati­no-améri­cain, africain, océanien), pré­ten­dent vouloir ouvrir le regard sur le monde (l’é­tranger). Seule­ment, en jouant pré­cisé­ment sur cette part d’ex­o­tisme et d’é­cart appar­ent aux normes, en accrédi­tant surtout cer­taines idées con­v­enues, pro­jec­tions de fan­tasmes bour­geois sur la fragilité économique, la sex­u­al­ité, la famille, etc. dans ces pays loin­tains, ces mêmes films ne cherchent en réal­ité qu’à se faire remar­quer en con­tentant tout le monde (le pub­lic fes­ti­va­lier) à peu de frais. Qu’ils pren­nent une pose brute et rad­i­cale (comme Men­doza) ou d’esthète (comme Guez), tous par­ticipent à la même entre­prise d’hyp­ocrite flat­terie des con­sciences. À la fin d’Off World, le héros, Philip­pin de sang et de cœur paraît-il, mais aux réflex­es de bon touriste occi­den­tal, quitte le pays en promet­tant avec cette même voix off com­passée qu’il revien­dra aider les enfants de Smokey Moun­tain — ces­sant alors d’être un per­son­nage pour devenir un porte-slo­gan de cette flat­terie, de ces bons sen­ti­ments qui, con­clu­ant un tel éta­lage de bour­sou­flure nar­cis­sique, ne font que l’ef­fet d’une ultime obscénité.

Notes

Notes
↑1 Au point qu’on est à peine sur­pris d’ap­pren­dre que le com­pos­i­teur prin­ci­pal de cette bande-son copro­duit égale­ment le film.
↑2 Il faut lire Mateo Guez déclarant dans le dossier de presse avec le plus grand sérieux, à pro­pos de sa décou­verte de Smokey Moun­tain : “J’étais con­va­in­cu que c’était là que je voulais tourn­er mon pre­mier long métrage.”